Les trésors de Bornéo
Des nuances de verts à l’infini. Le son de la pluie tropicale au cœur de la forêt. La chaleur humide. Le frémissement du feuillage au passage d’un lézard. La quête d’une faune et d’une flore insoupçonnées.
Reportage à Bornéo signé Anne-Claire Poignard

« Nous sommes observés ». Au premier regard, on a pourtant l’impression de ne rien voir. La forêt tropicale ne livre pas ses secrets aux impatients. Dans nos vies souvent pressées, il faut ici accepter de ralentir et faire silence. Haziq Hamjah est guide. Il connaît l’île de Gaya comme sa poche et il a repéré quelque chose.
Forêt vénéneuse

Elle est à quelques mètres, immobile, enroulée dans la végétation avec laquelle elle se confond. La vipère à fosse carénée. Sublime spécimen d’un vert électrique. Un mâle reconnaissable à la fine ligne qui longe son profil. « C’est l’une des espèces les plus vénéneuses de la région. La bonne nouvelle, c’est qu’en cas de morsure, vous avez 24h pour récupérer l’antidote ».
Nous sommes sur l’île de Gaya, au cœur du parc national Tunku Abdul Rahman. Cette jungle de 15km2 abrite un trésor de biodiversité. La zone est à 15 minutes en bateau de Kota Kinabalu, la capitale de la région de Sabah au nord-ouest de Bornéo (Malaisie orientale). Une équipe de naturalistes y répertorie et parfois y soigne les mammifères, les reptiles, les insectes et les oiseaux qui peuplent cette jungle insulaire.
« Nous avons des échanges avec les universités de Harvard aux Etats-Unis et Cambridge au Royaume-Uni. Nous accueillons des étudiants pour un volontariat d’un an. Ils participent à nos missions d’inventaire, c’est une expérience unique », explique Haziq Hamjah.
Sur notre chemin ce jour-là, nous croisons un lézard volant et un caméléon impeccablement camouflé sur le tronc d’arbre dont il imite les nuances. Un peu plus loin, une famille de varans, un groupe de macaques. « S’ils sont plus nombreux que nous, ils peuvent devenir agressifs ».
15.000 plantes dont 6.000 endémiques

Dans ce paradis vert, l’hibiscus est un symbole national. Présent sur les billets de banque malaisiens, il fait partie des merveilles du coin. La forêt de Bornéo abriterait aussi le plus grand arbre du monde. Un « shorea ». Imaginez 40 personnes main dans la main et vous aurez une idée de sa taille ! La résine de cette espèce est particulièrement convoitée pour ses vertus médicinales et son parfum d’encens. Une flamme de briquet suffit à en révéler la fragrance.
Gaya est l’une des 5 îles du parc marin Tunku Abdul Rahman. Son nom est un hommage au tout premier Premier Ministre de Malaisie, considéré comme le père de l’indépendance après la colonisation britannique. Il a gouverné le pays de 1957 à 1970.
Parc marin menacé

Nous suivons Scott Mayback, biologiste marin dans les eaux de Mamutik, très prisées des plongeurs. Les coraux, blanchis, ne sont pas épargnés par le réchauffement climatique. Mais la faune est présente. Poissons clowns, bancs de barracudas, poissons-trompettes. Et puis soudain, à quelques mètres seulement du rivage, un requin pointe noire. La rencontre est furtive. L’espèce est réputée craintive et inoffensive. « On ne sait jamais où ils sont, il faut juste être patient ». Nous en verrons trois.
Dans ce cadre fascinant, une ombre au tableau : le plastique. « C’est un énorme problème », déplore Scott Mayback. « Beaucoup de gens ici prennent encore la mer pour une poubelle ». Il ramasse un sac en flottaison au-dessus des récifs. La veille, les courants ont été défavorables. Par endroits, nous découvrons des eaux polluées de gobelets, bouteilles et emballages en tout genre. « Il y a des initiatives pour nettoyer mais c’est insuffisant par rapport à ce qu’il faudrait faire ».

Combien de temps les trésors naturels de Bornéo résisteront-ils ? Du haut de ses 4.095 mètres le Mont Kinabalu veille. Classé à l’UNESCO, il offre aux âmes matinales des levers de soleil somptueux. La légende raconte qu’une épouse éplorée par le départ de son prince pour la Chine se serait mise à gravir la montagne chaque jour pour scruter l’horizon en espérant le voir revenir. Sans nouvelles de son bien aimé, elle se serait alors transformée en pierre au sommet. « La veuve chinoise », littéralement « Cina Balu », aurait ainsi donné son nom à ce mont vénéré depuis des générations.
