HKU-Pasteur : la recherche en action
Pasteur Research Pole est un laboratoire de renommée mondiale. Au sein de l’école de santé publique de l’Université Hong Kong, il rassemble une équipe de chercheurs qui travaillent sur les maladies infectieuses. A sa tête : un scientifique hongkongais et un pharmacien français. Eric Deharo a pris ses fonctions il y a 5 mois. Nous l’avons suivi dans les allées de ce centre de recherche de haut niveau.
Reportage Anne-Claire Poignard

Vous avez l’habitude de dire que « nous ne savons presque rien du vivant » ?
Oui et d’ailleurs dans mon nouveau bureau, j’ai délibérément laissé un mur blanc parce que je dis toujours : « tout reste à écrire ». Dans le monde des virus, on ne connaît rien ou presque. Il y a des changements permanents. Avant d’envoyer des gens sur Mars, on devrait s’intéresser à ce qui se passe ici !
C’est de ce laboratoire qu’est sorti l’un des premiers tests de diagnostic du Covid-19 ?
Le père de l’un de ces tests c’est Leo Poon qui co-dirige ce laboratoire avec moi. En mai 2020, il était déjà distribué gratuitement à plus de 70 pays et 170 laboratoires et adopté par l’Organisation mondiale de la Santé (OMS) pour que tout le monde puisse développer son propre type de diagnostic.
Les chercheurs du HKU-Pasteur Research Pole viennent du monde entier ?
Ce laboratoire est une photographie parfaite. Pérou, Liberia, Myanmar, Chine, Malaisie, Royaume-Uni, Singapour… On a une mosaïque de nationalités qui exerce ici aux côtés de chercheurs locaux. Il y a une vingtaine d’étudiants, des doctorants, des post-docs, des assistants de recherche. Chacun a son domaine : l’immunologie et les vaccins, l’immunité cellulaire, le microbiote, la résistance aux antibiotiques, l’épidémiologie. Géographiquement, on est très privilégiés parce qu’on est à la charnière entre la Chine avec tout son potentiel scientifique et matériel et les pays dits du « Sud global ».

Sur quoi travaillez-vous en ce moment ?
Avec mon collègue You Che, nous nous intéressons au microbiome. Le microbiome c’est toute la flore intestinale, les micro-organismes qui peuplent notre tube digestif. On a aussi un microbiome cutané, oral, etc. Et on cherche, entre autres, à partir de ce microbiome ce qui peut expliquer la résistance aux antibiotiques.
Comment êtes-vous arrivé à Hong Kong ?
Ces dix dernières années, je travaillais au Laos. J’étais représentant sur place de l’Institut de Recherche pour le Développement, un organisme de recherche français qui mène des études dans les pays dits du « Sud ». Quand ma mission s’est terminée, il y a eu ce poste qui s’est ouvert à Hong Kong et je me suis dit qu’on pourrait faire le pont entre ce monde hongkongais, cette recherche de très haut niveau, et les laissés-pour-compte. Nous faisons partie de ce qu’on appelle le « Pasteur Network ». Ce sont une trentaine de laboratoires dans le monde. Une partie de ma mission c’est de renforcer les liens entre ce réseau et l’Asie du Sud-Est.
Quel est votre parcours de scientifique ?
Je suis pharmacien, j’ai un doctorat en parasitologie (science qui étudie les parasites). Dans les années 90, j’ai fait mon service militaire en coopération en Bolivie. Un jour, quelqu’un m’a amené un prélèvement sanguin. Le patient avait été transfusé avec du sang contaminé par un parasite faute de pouvoir se payer un diagnostic pré-transfusionnel censé garantir la sécurité immunologique. J’ai dit : « alors là, ça, ce n’est pas possible ! ». Cela a été mon point de bascule. J’ai décidé que je devais travailler pour que les diagnostics soient abordables. J’ai exercé pendant presque 30 ans à l’Institut de Recherche pour le Développement. J’ai vécu en Bolivie, au Pérou, en Guyane française et au Laos.

Sur quoi avez-vous travaillé au fil de votre carrière ?
En Bolivie par exemple, je me suis intéressé aux pharmacopées traditionnelles. Pour faire simple, ce n’est pas la pharmacie du « Nord » mais plutôt la pharmacie à base de plantes. Je travaillais dans un laboratoire où je mettais au point des techniques pour essayer de trouver des actifs dans des plantes contre des pathologies du « Sud », en particulier des parasitoses comme la malaria ou encore la maladie de Chagas qui est endémique en Amérique du Sud et jusqu’en Amérique centrale.
La Chine met-elle aujourd’hui plus de moyens que l’Europe pour la recherche ?
Oui, définitivement. Il y a un vrai changement d’échelle avec un accès à des plateaux techniques qui sont exceptionnels. La France et l’Europe ont tout à gagner à collaborer avec Hong Kong. Ce serait une erreur que de fermer cette porte, surtout en ce moment avec ce qui se passe aux Etats-Unis. La Chine va vite. J’en ai fait l’expérience. J’ai participé à un projet européen pour mettre au point un échographe connecté à un smartphone. Le projet est tombé à l’eau avec le Covid. En arrivant à Hong Kong, j’ai assisté à une conférence et j’ai découvert qu’en Chine, ils avaient déjà mis au point le système avec en plus de l’intelligence artificielle. Ils sont en avance !
Vous êtes employé par le Ministère français des affaires étrangères et l’Université de Hong Kong, vous travaillez en Chine avec une équipe internationale, existe-t-il une concurrence entre chercheurs de nationalité différente ?
Quand j’ai rencontré mon homologue hongkongais Leo Poon, il a été très clair. Le principe c’est : « Science first ». Entre nous chercheurs, c’est complètement ouvert. Je caricature un peu mais en cas de découverte majeure, les nationalités s’effacent. C’est notre état d’esprit. Peut-être que le politique aura une autre vision.
Quelle est votre boussole dans votre mission de direction ?

Un de mes objectifs c’est de décloisonner la science. Une des difficultés aujourd’hui en matière scientifique, c’est que chacun est dans son domaine. Cela devient ultra pointu et on perd de vue la globalité. Je questionne souvent les étudiants sur leur projet : « ça sert à quoi ? ».
Pour des jeunes qui rêveraient de devenir chercheurs, existe-t-il des bourses ?
Oui la Légion d’Honneur et la Pasteur Foundation Asia et le Consulat général de France financent des bourses. Ici à Hong Kong, on a des étudiants qui ont la possibilité de partir à Paris dans un laboratoire de recherche pour donner un coup de boost à leurs travaux et aussi consolider tout leur réseau, avoir des formations de haut niveau qui s’inscrivent dans la durée. C’est une chance exceptionnelle !
