Christian Sorand : l’énigme des symboles berbères
Depuis des années, Christian Sorand fait voyager les lecteurs du magazine Trait d’Union à travers le monde avec sa rubrique Évasion. Dans son dernier ouvrage, “L’Immanence du signe géométrique amazigh”, il nous plonge au cœur des symboles berbères, ces motifs millénaires gravés depuis le Néolithique, porteurs d’une spiritualité et d’une identité toujours vivaces. Rencontre avec un passionné qui décrypte l’héritage géométrique amazigh, entre mémoire ancestrale et résonance contemporaine.
Propos recueillis par Catya Martin

Pouvez-vous nous expliquer l’origine des signes géométriques berbères et leur signification au fil du temps ?
Christian Sorand : Les premiers signes datent de l’arrivée des Capsiens – ancêtres des Berbères – dans la région des lacs du Sud-Tunisien, au Néolithique. Les premiers signes ont été gravés sur des coquilles d’œufs d’autruche. Au fur et à mesure des migrations capsiennes, on retrouve ces signes, d’abord dans une nécropole du site de Gastel, région de Tébessa (S-E algérien), puis sur le site de Tiddis, proche de Constantine. Ces derniers sont très proches de ceux de la Kabylie moderne. Ils perdurent en Afrique du Nord jusqu’à aujourd’hui.
Quels éléments spécifiques de la culture berbère avez-vous trouvés les plus fascinants lors de vos recherches ?
Il y a eu d’abord le signe géométrique, caractéristique indéniable de la berbérité, que l’on retrouve dans la poterie modelée, la bijouterie, les tapis, sans oublier le tatouage féminin. Tous ces signes sont partagés, avec le même sens, dans toutes les communautés. La question est donc de savoir si ces signes ne seraient pas à l’origine des Tifinagh du libyque ancien
Le deuxième élément est celui des greniers fortifiés collectifs qui jalonnent le versant saharien de la Libye au Maroc.
Le troisième élément qui transparait est le rôle clé de la femme berbère au sein de la société, dont la figure emblématique est celle de Diyya, la Kahéna, reine berbère de l’Aurès. D’ailleurs, Gisèle Halimi, femme moderne qui a toujours défendu la cause des femmes d’aujourd’hui, a écrit un roman à son sujet !
Vous mentionnez un lien spirituel entre ces signes et les religions successives. Pouvez-vous élaborer sur ce point ?
Cet aspect est particulièrement fascinant.
Le signe géométrique est porteur d’un message d’harmonie avec une horizontalité terrestre (plantes, animaux, récoltes, les différentes formes de dualité (chaud/froid, jour/nuit, eau/feu, le connu/l’inconnu, le haut/le bas, etc..
Le site de la nécropole de Gastel a révélé les premières effigies d’oiseaux en vol, interprétées comme l’envol de l’âme après la mort.
Par ailleurs, j’ai répertorié l’usage omniprésent d’une étoile à 6 branches [ⵣ].
Or il s’agit aussi de la lettre Yaz [Zed]. Linguistiquement, le Yaz est au cœur de la racine MZH, celle du terme Amazigh. Le signe représente la verticalité de l’arbre et, par extension, celle de l’Homme. Les danses berbères se font avec les bras levés au ciel.
Les signes géométriques sont d’abord ancrés dans une horizontalité terrestre, mais passent tout à coup dans une verticalité spatiale. D’ailleurs, c’est ce qui va distinguer les signes géométriques habituels de ceux du tatouage.
C’est-à-dire d’une conception spirituelle restant l’apanage de l’Homme. On ne s’étonnera donc pas si ce signe est aujourd’hui devenu un signe de ralliement de l’AmaZighité !
Quels sont les défis que vous avez rencontrés en tentant de préserver et d’analyser cet héritage culturel ?
Le manque d’intérêt, le manque de suivi, mais surtout le fait de révéler une nouvelle approche, de revoir l’histoire écrite précédemment en y ajoutant toutes les dernières données scientifiques montrant la nécessité d’une autre approche; cette nouvelle réflexion apporte une lumière plus conforme.

Qu’est-ce qui vous a poussé à vous intéresser à la culture berbère et à y consacrer votre carrière ?
Tout d’abord, je n’ai pas consacré ma carrière à cette cause. C’est plutôt ma carrière d’expatrié qui m’y a mené. La rencontre avec la culture berbère est un long mûrissement qui s’est épanoui à la retraite quand le temps est devenu plus favorable.
Par contre, comme je suis né et ai vécu à différentes reprises en Afrique du Nord, j’ai eu la chance d’approcher cette culture au travers de connaissances locales.
C’est donc cette interaction qui m’a lentement mené à m’intéresser davantage à ce sujet, sachant que j’ai toujours eu un penchant pour l’anthropologie, nourri par de multiples expatriations et ma formation de linguiste.
Comment vos expériences d’enseignement à l’étranger ont-elles influencé votre perspective sur le monde berbère ?
Il s’agit surtout ici d’expériences d’enseignement dans les trois pays d’Afrique du Nord : Maroc, Algérie et Tunisie. Ce sont surtout mes années d’enseignement à Biskra qui m’ont le plus marqué, car un grand nombre de mes élèves étaient des Chaouis de l’Aurès qui étaient déjà sensibilisés au renouveau de leur culture berbère,
Dans quelle mesure vos recherches à la Maison des Sciences de l’Homme à Paris ont-elles enrichi votre compréhension de la culture berbère ?
Il n’y a pas eu de recherches spécifiques faites à la MSH. Les recherches ont d’abord été personnelles sur le terrain, en particulier, dans le massif des Aurès pendant plusieurs années. Il se trouve qu’un jour, j’ai pu assister au festival kabyle de Beni Yenni. J’y ai fait plusieurs rencontres, dont l’une a été d’approcher l’écrivain et sociologue Mouloud Mammeri. J’ai pu ensuite faire la connaissance de Mme Tassadit Yacine, qui dirigeait une revue culturelle, intitulée AWAL (Renaissance) à la Maison des sciences de l’Homme à Paris. C’est là que j’ai publié mes deux premiers articles : l’un à “la guelâa des Aurès” et le second à “la Fibule de type chaoui”.
Tassadit Yacine, membre de l’EHESS, a écrit la préface de l’ouvrage.
Quel rôle pensez-vous que la préservation de ces signes géométriques joue dans l’identité culturelle des populations berbères aujourd’hui ?
Quand je consulte les lectures et les commentaires de mes travaux publiés sur le site Academia.edu, je me rends compte de l’intérêt que cela suscite. Mais en réalité, je remarque qu’elles intéressent aussi de nombreux autres chercheurs, voire même beaucoup de personnes dans le monde entier!
En quoi pensez-vous que l’étude des signes géométriques pourrait contribuer à la compréhension des cultures contemporaines ?
Je pense que ces recherches peuvent d’abord susciter un nouveau champ d’étude avec d’autres peuples. Je pense, par exemple, aux signes des Indiens Mapuche du Chili, étrangement proches de ceux du monde berbère. Plus encore, les paléoanthropologues commencent à s’intéresser aux signes préhistoriques, en réalité plus nombreux que les peintures, ou les gravures rupestres. Il est donc fort probable que ces signes puissent ouvrir un nouveau regard sur l’étude du lointain passé de l’Homme et notre connexion avec nos ancêtres. C’est en tout cas, la leçon que l’on peut retenir des signes géométriques berbères,
Comment le grand public peut-il mieux apprécier et comprendre la richesse de la culture berbère à travers votre travail ?
La lecture des analyses et des références répertoriées devrait permettre de mieux appréhender les fondements de la culture berbère. Mais pour cela, il faut le vouloir, et comme vous le savez, le monde d’aujourd’hui n’est pas toujours favorable à une telle démarche
Quel ouvrage ou auteur a le plus influencé votre travail et votre approche des sciences humaines ?
On va parler ici d’auteurs. Il y en a trois principalement qui m’ont profondément marqué.
• Tout d’abord , il y a Gabriel CAMPS, le grand précurseur du monde berbère (“Les Berbères ont toujours été les grands oubliés de l’Histoire”). Il a été le fondateur de l’Encyclopédie Berbère, à Aix-en-Provence ; c’est une référence absolue dans ce domaine,
• Ensuite, il y a Jean Servier, sociologue, qui a été lié à une branche de ma famille. Il avait fait cadeau d’une parure berbère aux parents d’une cousine éloignée. Et cette dernière cherchait à mieux connaître ce type de bijou. L’analyse interprétative qui en a résulté a initié un travail sur “la bijouterie chaouie” qui donnera peut-être lieu à une nouvelle publication, faite grâce au symbolisme du signe.
• Le troisième est Jean Moreau, un céramiste, chez qui j’ai pu retrouver des parallèles, liés aux signes du décor de la poterie algérienne.
Il est intéressant de remarquer que ces trois personnes sont issues d’Algérie et qu’elles ont toutes apporté leur pierre à la civilisation berbère. Jean Moreaux a d’ailleurs décidé de rester et de devenir algérien jusqu’à sa mort.
Comment votre collaboration avec le magazine Trait d’union a-t-elle enrichi votre propre vision de l’écriture et de la culture ?
Ma participation à la rubrique “Évasion” est déjà ancienne. Écrire sur un pays, une région ou une ville du monde est déjà une première ouverture sur d’autres cultures. Par ailleurs, l’obligation régulière d’écrire sert de moteur pour se perfectionner dans ce domaine.

“L’Immanence du signe géométrique amazigh”, Christian Sorand
Édition le lys bleu

