Pierre-Antoine Donnet : « Taiwan, survivre libre »
Dans cet ouvrage, Pierre-Antoine Donnet nous plonge au cœur de l’histoire complexe de Taïwan, explorant les défis géopolitiques, la résilience de son peuple et l’évolution de son identité. Souvent méconnue du grand public, cette île se trouve à la croisée des chemins, confrontée à des tensions croissantes avec la Chine. À travers son écriture, l’auteur partage non seulement ses expériences et observations personnelles, mais aussi les voix des Taïwanais qui luttent pour leur liberté et leur démocratie.
Propos recueillis par Catya Martin

Qu’est-ce qui vous a inspiré à écrire ce livre sur Taïwan, précisément au moment où les tensions géopolitiques se ravivent ?
Pierre-Antoine Donnet : Ces tensions existent depuis longtemps, mais elles ne cessent de croître et deviennent, à certains moments, inquiétantes. J’avais depuis très longtemps l’envie d’écrire un livre sur Taïwan, mais je n’ai jamais cessé d’apprendre sur cette île, qui représente un confetti sur une planisphère, tant sa richesse est inépuisable. Quand j’y ai séjourné pour la première fois, entre 1979 et 1980, j’en suis reparti avec des souvenirs inoubliables, des moments de grande fertilité intellectuelle, voire des bouleversements personnels. Pourtant, je ne comprenais pas tout à cette époque.
Ce n’est qu’au fil de mes différents séjours que j’ai progressivement saisi à quel point la culture taïwanaise est le produit de son histoire, elle-même complexe. C’est ce qui m’a finalement poussé à écrire ce livre.
Dans votre ouvrage, vous mentionnez que les Taïwanais refusent de subir. Quelles expériences illustrent cette résilience unique ?
Subir, c’est effectivement ce qu’ils ont connu à plusieurs reprises, cette petite île ayant été sujette aux convoitises extérieures. À l’origine peuplée d’Austronésiens, Taïwan a d’abord été colonisée par les Hollandais, qui ont introduit le premier courant d’immigration chinois en provenance du Fujian. Ce fut une première période de colonisation, mais les deux plus marquantes sont venues plus tard : celle du Japon, qui a duré une cinquantaine d’années, et celle des Chinois du continent, qui accompagnaient Chiang Kai-shek après sa défaite face à Mao Zedong.
Ces deux périodes de colonisation brutale, surtout la seconde, ont forgé chez les Taïwanais une force intérieure et une résilience exceptionnelle, que j’ai tenté de décrire dans mon livre.
Quel rôle la société civile taïwanaise a-t-elle joué dans la lutte pour la démocratie et la préservation de son identité nationale ?
Un tournant majeur a eu lieu en 1987, avec la levée de la loi martiale imposée par Chiang Kai-shek. Cette période de répression brutale, marquée par des exécutions sommaires, a pris fin sous son fils, Chiang Ching-kuo. Dès lors, la société civile a émergé comme une force politique majeure à Taïwan, et elle reste toujours très active aujourd’hui.
Vous évoquez les diverses colonisations de Taïwan. Peut-on parler d’un façonnage de l’identité moderne de l’île à travers ces histoires ?
Absolument. Chaque période de colonisation a apporté des éléments civilisationnels à Taïwan.
Les cinquante années de colonisation japonaise, par exemple, n’ont pas laissé que de mauvais souvenirs. Elles ont aussi apporté des ferments de renouveau industriel, une éducation obligatoire et des progrès agricoles. Taïwan en est ressorti plus fort et a commencé à émerger sur la scène internationale.
Aujourd’hui, Taïwan est un creuset de civilisations différentes, où coexistent des cultes variés dans une atmosphère paisible. Cette diversité a façonné une identité unique, qui me frappe à chaque retour sur l’île.
Vous parlez de la Terreur blanche. Comment cet événement a-t-il influencé la perception des droits civiques à Taïwan ?
La Terreur blanche, traduction littérale de « báisè kǒngbù », est une période de répression ordonnée par Chiang Kai-shek pour écraser toute velléité de rébellion de la population taïwanaise. Elle s’est traduite par des emprisonnements massifs, des scènes de torture et des exécutions sommaires. Cette répression a profondément marqué les Taïwanais et a contribué à forger leur sentiment d’appartenance nationale.
À l’époque, on en parlait peu par peur, mais cette période a ancré dans les esprits l’idée d’une identité taïwanaise distincte.
Vous décrivez Taïwan comme une terre de résilience et de spiritualité. Comment ces dimensions culturelles se manifestent-elles dans la vie quotidienne ?
Les fêtes religieuses et de rue sont omniprésentes à Taïwan. À Tainan, par exemple, ancienne capitale culturelle de l’île, les temples bouddhistes et taoïstes sont nombreux et animés. Cette effervescence religieuse, bien que moins marquée chez les jeunes, reste un élément central de la culture taïwanaise. Les jeunes, eux, s’épanouissent à travers une réflexion personnelle et une ouverture sur le monde, fruits de cette confluence de courants civilisationnels divers.
Quel sera, selon vous, l’avenir de Taïwan dans ce contexte géopolitique tendu ?
Sur le plan de la population taïwanaise, il y a une sérénité qui m’interpelle toujours, bien qu’une inquiétude sous-jacente soit palpable. Cette inquiétude est aussi celle des autorités, habituées aux menaces de guerre depuis 1949. Du côté chinois, le nationalisme ne cesse de croître et est instrumentalisé par le Parti communiste chinois, qui voit la « réunification » avec Taïwan comme une mission sacrée.
Je pense qu’une épreuve de force est inévitable, mais il est difficile de prédire si elle prendra la forme d’un conflit armé traditionnel. Xi Jinping ne peut se dédire, mais une guerre ouverte me semble peu probable à court terme. La date de 2027 est souvent citée, mais je doute qu’une agression militaire soit déclenchée demain.
Certains observateurs évoquent une possible prise de Taïwan par les urnes, via une immigration massive de Chinois du continent. Est-ce un scénario envisageable ?
Personne ne peut l’exclure. La démocratie permet l’alternance politique, et Taïwan en est un exemple avec ses changements de majorité. Cependant, je ne pense pas que l’immigration continentale représente un risque immédiat. Le vrai danger vient plutôt des torrents de désinformation qui ciblent Taïwan, notamment sa jeunesse. Les autorités taïwanaises en ont conscience et des ONG luttent contre cette désinformation, tout en éduquant les jeunes sur les vrais enjeux.
Quelles leçons les autres pays pourraient-ils tirer de l’expérience taïwanaise ?
Le cas de l’Ukraine a réveillé les consciences, y compris à Taïwan. Deux leçons en ressortent : premièrement, quand un régime totalitaire annonce quelque chose, il le fait souvent. Deuxièmement, un petit pays peut résister. Dans cette dynamique entre David et Goliath, rien n’est écrit d’avance.
L’image de Taïwan commence à percer sur la scène internationale, ce qui est bénéfique pour l’île, mais porte aussi un risque : celui d’accélérer un sentiment d’urgence à Pékin. Nous assistons à une course de vitesse entre un Occident qui s’engage progressivement en faveur de Taïwan et une Chine qui craint de perdre son influence.
Vous ouvrez votre livre avec une citation d’Albert Camus : « La liberté, seule valeur impérissable de l’histoire ». Quel message principal espérez-vous que les lecteurs retiennent ?
Je le résumerais en deux idées. D’abord, manger à sa faim est une priorité immédiate, mais l’être humain a besoin de plus : il a besoin de spiritualité et, derrière elle, de liberté. Ensuite, dans un régime aussi contraignant que celui de la République populaire de Chine, même si une majorité de Chinois soutiennent le Parti communiste, le doute commence à s’installer, notamment chez les jeunes. La liberté reste le fondement de toute société humaine
Comment peut-on se procurer votre ouvrage ?
« Taïwan, survivre libre » est disponible en version numérique sur Kindle et peut être commandé auprès de librairies, notamment la librairie française « Parenthèses » à Hong Kong.
« Taïwan, survivre libre », Pierre-Antoine Donnet
Collection L’âme des peuples

