ChroniqueCulture

Sous le pont des sorcières

Le rituel du 打小人 : entre magie populaire, taoïsme et identité hongkongaise.

Par Inès Vollery

Il est à peine neuf heures du matin. sous le flyover de canal road et de russell street, à l’ombre des gratte-ciel de causeway bay, cinq vieilles femmes frappent des tongs contre des briques, réduisant en pulpe de petits bouts de papier. la fumée d’encens tourbillonne entre les piliers de béton, se mêlant aux gaz d’échappement des taxis rouges qui filent sur hennessy road. une femme d’une quarantaine d’années attend sagement, sac à main longchamp serré contre la poitrine. elle a rendez-vous avec l’une de ces praticiennes que les locaux appellent les « sorcières de causeway bay ». bienvenue sous le pont aux fantômes.

Le rituel : frapper le « petit homme »

Le villain hitting, ou da siu yan (打小人), est une forme de sorcellerie populaire pratiquée dans la région du guangdong et à hong kong, qui remonte à environ mille ans. le rituel vise à symboliquement maudire, chasser ou neutraliser ses ennemis en frappant des effigies en papier avec une chaussure. il puise ses racines dans le bouddhisme, le taoïsme et la religion populaire chinoise, trois traditions que les cantonais entrelacent depuis longtemps sans trop se soucier des frontières théologiques.

La cérémonie suit un protocole en huit étapes : offrande aux divinités avec encens et bougies, inscription du nom et de la date de naissance du client sur un fulu (符籙), frappement de l’effigie, et lancer de blocs de bois en forme de croissant pour savoir si le rituel a réussi. un ennemi spécifique peut être ciblé : son nom, sa photo, ou même un vêtement peuvent être attachés à l’effigie avant le frappement.

Une géographie sacrée

Pourquoi ce coin précis de causeway bay ? l’histoire du lieu est bien plus riche que ne le laisse supposer le décor de béton actuel. il y avait jadis ici une voie d’eau : le canal de bowrington, alimenté par le wong nai chung, dont la forme étroite évoquant un cou d’oie lui valut son nom cantonais de ngo keng kan (鵝頸澗). le pont construit en 1861 pour l’enjamber, ngo keng kiu (鵝頸橋), supportait la ligne des tramways. le canal fut recouvert dans les années 1970, mais le souvenir, lui, demeura.

En feng shui, ce passage accumule l’énergie yin, principe sombre et féminin, propice aux rituels d’expulsion. ces espaces liminaux, à la transition entre deux mondes, sont précisément là où les mauvais esprits se tapissent, et donc là où on peut les chasser.

Du guangdong à Hong Kong

Les origines du da siu yan remontent aux coutumes agricoles de la période qing (1644-1912). le tigre blanc (白虎), gardien céleste associé à la malveillance, était apaisé lors du terme solaire de jingzhe (驚蟄), le « réveil des insectes ». avec le temps, la figure du tigre fut remplacée par celle du « villain » humain, traître et nuisible.

Apporté à hong kong par des migrants, le villain hitting fut protégé sous la règle coloniale britannique, contrairement à la chine continentale où il disparut durant la révolution culturelle. après 1945, l’urbanisation rapide le transforma en une profession de rue, exercée par des femmes âgées d’origine rurale, adaptant une tradition séculaire comme moyen de subsistance.

La thérapie à 50 dollars hk

Une séance de cinq minutes coûte 50 dollars de hong kong. la praticienne allume l’encens, frappe l’effigie et prononce la bénédiction finale. maîtresses trahies, employés excédés par un supérieur tyrannique, voisins en guerre, tous se retrouvent sous ce pont. durant la pandémie de covid-19, des clients ont même dirigé le rituel contre le virus lui-même.

Au-delà de la superstition, le da siu yan offre une catharsis réelle : il canalise la rage dans un cadre ritualisé, sans confrontation directe. beaucoup de participants décrivent la pratique comme humoristique, à moitié croyable, mais cathartique.

Un patrimoine vivant

En 2014, le gouvernement de hong kong a officiellement reconnu le villain hitting comme patrimoine culturel immatériel de la ville. le magazine time l’avait déjà consacré « meilleure façon de se défouler » dans son édition best of asia 2009. après la rétrocession de 1997, des pratiques jadis jugées embarrassantes sont devenues des symboles d’identité locale. le villain hitting n’était plus de la superstition, c’était du patrimoine. c’était cantonais.

Le nombre de praticiennes est en déclin. certaines proposent désormais des services en ligne. mais sous ce pont bruyant, quelque chose d’essentiel sur la psyché hongkongaise continue de battre, chaque matin, avec des chaussures usées et des papiers d’effigie.

Le canal a disparu. le pont a été noyé dans le béton. mais les femmes sont là. et les clients continuent d’arriver.

Rendez-vous sous le canal road flyover, à l’angle de hennessy road, causeway bay, tous les jours, de l’aube à la tombée de la nuit.