A la UneCoups de coeurCulture

Réhahn : Au-delà du réel, la mémoire en lumière

Connu pour son travail documentaire autour des communautés ethniques du Vietnam avec le Precious Heritage Project, Réhahn fait aujourd’hui évoluer sa pratique vers une photographie plus sensorielle, plus impressionniste, où la lumière, les reflets et la matière transforment notre perception du réel. Nous l’avons rencontré pour parler de cette évolution artistique, de mémoire, de transmission… et de ce que signifie, aujourd’hui, dépasser les frontières à travers l’art.

Propos recueillis par Catya Martin

Votre travail a longtemps été associé au documentaire, notamment avec le Precious Heritage Project. Qu’est-ce qui vous a poussé, depuis 2022, à quitter cette approche très précise pour aller vers une photographie plus interprétative et sensorielle ?

Le Precious Heritage Project a occupé dix ans de ma vie (2010 – 2020). J’ai photographié les 54 ethnies du Vietnam, mais je ne me suis jamais limité aux portraits. Au fil des rencontres, j’ai rassemblé des costumes traditionnels, enregistré des musiques, recueilli des histoires, parfois des légendes ou des poèmes transmis oralement. Tout cela m’a appris qu’une culture ne se résume pas à ce que l’on voit mais aussi à ce qu’on entend.

Après une aventure aussi longue, mon regard a naturellement évolué. Je vivais toujours dans les mêmes paysages, au Vietnam, au milieu des rizières, de l’eau et de la lumière, mais je ne les regardais plus exactement de la même façon.
En 2022, avec Flame, la chaleur d’un champ brûlé a transformé la scène sous mes yeux. Les contours se brouillaient, les couleurs semblaient glisser comme de la peinture, et j’ai eu le sentiment que la photographie pouvait rester liée au réel tout en ouvrant une porte vers quelque chose de plus sensoriel.

Je n’ai pas vécu cela comme une rupture mais plutôt comme une suite naturelle : après avoir préservé des traces très concrètes, j’ai eu envie de travailler sur ce qui apparaît, disparaît, et ne revient jamais.

Dans cette nouvelle série, vous utilisez les reflets, la distorsion par la chaleur, l’eau… L’image semble parfois se dissoudre. Cherchez-vous à représenter le monde autrement, ou à questionner notre manière de le regarder ?

Ce qui m’intéresse profondément, c’est l’impermanence. Un reflet dans l’eau existe vraiment, mais n’est jamais stable. Une vibration de chaleur transforme une silhouette pendant quelques secondes, puis tout disparaît. J’ai parfois l’impression de photographier un monde parallèle, déjà présent devant nous, mais auquel on ne fait jamais attention. Ce monde est là, dans une rizière inondée, dans un champ brûlé, dans la surface d’un fleuve ou dans un souffle de vent. Comme le dit la célèbre phrase d’Héraclite, on ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve. C’est exactement ce que je ressens avec ces images : je sais que la scène que je photographie ne reviendra pas. La photographie me permet de saisir cette apparition au moment où elle existe encore. C’est aussi ce qui me rapproche de l’impressionnisme. Les peintres impressionnistes étaient sensibles à ces variations fugitives du monde. Moi, je les poursuis avec un appareil photo, à travers l’eau, la chaleur et les matières naturelles.

Vous avez beaucoup travaillé sur la mémoire et la transmission culturelle. Est ce que cette dimension est toujours présente dans vos œuvres plus abstraites, même si elle est moins narrative ?

Oui, elle est toujours présente, mais elle a changé de forme. Dans le Precious Heritage Project, la mémoire était liée à des personnes, à des communautés, à des objets que l’on pouvait préserver dans un musée. Dans cette nouvelle série, elle passe davantage par une impression. Une femme qui brûle son champ, un pêcheur dans un reflet, une silhouette dans une rizière racontent encore quelque chose du Vietnam, mais d’une manière plus ouverte. Ce sont des gestes simples, parfois très anciens, que l’on croise tous les jours sans forcément les regarder après 15 ans de vie en Asie. La photographie me permet de leur donner une présence différente. Je crois que la mémoire ne se transmet pas seulement par l’archive ou par le récit. Elle peut aussi passer par une sensation qui reste en nous, même quand on ne sait pas exactement pourquoi.

Vos nouvelles photographies ne cherchent plus la précision documentaire. À quel moment savez-vous qu’une image est “juste”, alors qu’elle repose davantage sur la sensation que sur le détail ?

Je le sais quand je ressens que la photographie dépasse simplement ce qu’elle montre. Même si l’image est plus libre, plus floue la plupart du temps, elle doit garder une vraie construction. Je regarde la composition, la couleur, la distance entre le sujet et son environnement, mais je ne veux pas que tout soit trop explicite. Dans ce travail, une bonne image doit laisser une place au regard. Elle doit permettre au spectateur d’entrer dans l’image, de rester un peu avec elle. Ce n’est pas la précision qui me guide ici, mais plutôt cette sensation qu’une scène très brève a trouvé sa forme au bon moment. Tout ce qui était n’est plus, tout ce qui sera n’est pas encore, je me place juste entre les deux.

L’exposition s’intitule “Art across Boundaries”. Pour vous, quelles sont ces frontières aujourd’hui ? Géographiques, culturelles, artistiques… ou peut être intérieures ?

Cette idée de frontières me parle beaucoup parce que ma vie s’est construite entre plusieurs mondes. Je suis né en France, en Normandie, avec cette présence de l’impressionnisme, de Honfleur, de la peinture et de la littérature. Puis le Vietnam est devenu mon pays de vie, mon terrain d’observation et mon lieu de création. Dans cette série, ces deux histoires se rencontrent naturellement. Les paysages, les gestes et les lumières viennent du Vietnam, mais mon regard est aussi nourri par Monet, Cézanne, Van Gogh, Degas, et par toute cette histoire de l’art que j’ai étudiée avec passion pour mon livre L’Impressionnisme, de la photographie à la peinture. Les frontières sont donc géographiques, bien sûr, mais elles sont aussi artistiques. La photographie peut dialoguer avec la peinture, le documentaire peut rejoindre la sensation, et un geste quotidien peut devenir une image presque picturale. Récemment, un professeur d’université a parlé de ce travail comme d’un “nouveau langage visuel”. Cette formule m’a beaucoup plu, parce qu’elle exprime bien ce que je cherche : une manière de voir qui traverse les catégories habituelles.

Cette exposition est également caritative, au profit de l’éducation d’enfants défavorisés aux Philippines. En quoi est-il important pour vous que votre travail artistique s’inscrive dans une démarche solidaire ?

L’éducation a toujours eu une place importante dans ma vie. Mon histoire avec le Vietnam a commencé par là, puisque je soutenais la scolarité de Ti, une jeune Vietnamienne de 7 ans, avec l’association Les Enfants du Vietnam avant même de m’installer dans le pays. Ce premier lien a changé beaucoup de choses pour moi. Il m’a conduit vers le Vietnam, puis vers des rencontres qui ont transformé ma vie et mon travail. Dans le fond, tout revient souvent à la transmission : transmettre une mémoire, une culture, une histoire, mais aussi donner à quelqu’un les moyens de construire son propre chemin. Si une exposition peut contribuer à cela, même modestement, alors elle prend une dimension très concrète. L’art circule, touche des gens, crée des rencontres, et parfois il peut aussi aider directement. C’est une continuité naturelle avec ce que j’essaie de faire depuis des années. J’ai financé la construction d’écoles au Vietnam grâce à mes œuvres, et mon musée reste gratuit parce que je crois que l’accès à la culture fait aussi partie de l’éducation. Qu’elle passe par l’école ou par l’art, c’est toujours la même idée : offrir à chacun la possibilité d’apprendre, de comprendre et de construire quelque chose pour soi.

Informations utiles

Site officiel : https://www.rehahnphotographer.com/
Instagram : https://www.instagram.com/rehahn_photography/
Facebook : https://www.facebook.com/rehahnphotography

Precious Heritage Museum : 26 Phan Boi Chau Street, Hoi An, Vietnam
Projet actuel : Memories of Impressionism
Livre : L’Impressionnisme, de la photographie à la peinture

« Art across Bondaries » – Jusqu’au 18 mai

« Art across bondaries », art dans frontières, c’est le nom de l’exposition caritative organisée par les l’association Enfants du Mekong dans le cadre du French May. Pendant cinq jours, 33 artistes internationaux unissent leurs talents pour soutenir l’éducation des enfants défavorisés aux Philippines.

Plus d’informations ICI