Rencontre avec Philippe Larose : L’art de concilier créativité et réalisation
Depuis 2001, Phil Design conçoit et réalise des projets de design sur mesure pour des maisons de luxe, des enseignes premium, des boutiques locales et des résidences privées. Fondée par Philippe Larose, l’agence allie savoir-faire technique, exigence propre au luxe et liberté créative. Rencontre avec son fondateur, qui revient sur son parcours, ses succès en Asie, la philosophie de son agence et ses ambitions pour l’avenir.
Propos recueillis par Catya Martin

Pour commencer, pouvez-vous nous raconter votre parcours et ce qui vous a poussé à créer Phil Design en 2001 ?
Philippe Larose : Je vais commencer par un bref historique. J’ai suivi une formation artistique à l’École Boulle, puis j’ai travaillé pendant près de quatre ans dans les décors de théâtre, où j’ai appris la création mais surtout la réalisation et les techniques de peinture. Progressivement, j’ai bifurqué vers le merchandising et le design retail : j’ai intégré la partie développement design et le suivi de réalisations pour Lancôme en Europe. C’est là que j’ai découvert l’univers de la cosmétique et que j’ai appris le métier dans un environnement très exigeant.
Quelle a été votre première grande réussite marquante, et en quoi cela vous influence-t-il encore aujourd’hui ?
Il y en a plusieurs. L’un des premiers projets importants fut la création de l’image de marque pour une marque coréenne, La Neige. Culturalement, ce fut un choc : nous étions deux face à vingt-cinq personnes muettes, dans une salle où personne ne réagissait — jusqu’à ce que le CEO lâche un mot en coréen et quitte la pièce : « c’est bien ». La rencontre s’est transformée en une longue réunion de trois heures où, finalement, nous avons appris à communiquer et à travailler ensemble. Ce projet m’a beaucoup appris sur l’adaptation culturelle et la patience.
Un autre projet notable fut avec une marque chinoise qui, à l’origine, copiait L’Occitane. J’ai été surpris de l’envergure de leur réseau (plus de 500 points de vente) et, sans réponse initiale à mon devis, ils m’ont invité à Pékin.
À mon arrivée à l’hôtel, j’ai découvert toute l’équipe – y compris le CEO, sa femme et ses enfants – en pyjama lors du petit-déjeuner. Malgré ce départ surprenant, cinq jours plus tard, j’ai reçu le paiement intégral du devis, sans aucune négociation. Nous avons collaboré pendant plus de trois ans. Ces expériences m’ont enseigné la nécessité d’une grande flexibilité culturelle et la capacité à construire des relations de confiance sur le long terme.

Comment décririez-vous la mission et les valeurs de Phil Design ?
Notre mission est de transformer une vision, qu’elle soit sous forme de dessin ou d’idée, en une réalité physique fidèle à l’identité de la marque ou du client. Nos valeurs sont simples : le plaisir de travailler ensemble, l’entraide, le respect mutuel et l’exigence. Pour moi, il est essentiel que chacun prenne du plaisir dans son travail. Une équipe épanouie est une équipe performante.
Vous dites que le design est au cœur de l’identité de marque. Que cela signifie-t-il concrètement ?
Le design n’est pas une décoration accessoire : c’est la traduction physique de l’âme d’une marque. Dans le luxe, chaque détail, matériau et proportion raconte une histoire. Un design approximatif brouille le message de la marque. Notre rôle est de garantir, respecter et magnifier cette identité dans l’espace.
Vous avez récemment ouvert votre clientèle au-delà du luxe. Pourquoi ce choix et quelles opportunités voyez-vous ?
Travailler pour les grandes maisons m’a inculqué une rigueur extrême. Mais ces maisons ont des identités très codifiées, difficiles à faire évoluer. S’ouvrir à d’autres secteurs — bureaux, boutiques locales, résidentiel — nous offre un terrain de jeu créatif plus libre. Cela permet d’expérimenter de nouveaux matériaux et d’appliquer la rigueur du luxe à des projets plus variés. Un exemple concret : nous avons récemment travaillé avec une épicerie fine française, Chez Raymond de Paris, pour créer un espace chaleureux et fonctionnel, en réutilisant des matériaux de nos anciens projets. Ce type de collaboration, plus flexible et créative, nous permet d’innover tout en appliquant la rigueur acquise dans le luxe.
Est-ce que cette diversification va changer votre positionnement vis à vis des clients historiques ?
Non. Nous avons une équipe dédiée : des project managers travaillent depuis longtemps avec nos clients historiques. Ces relations resteront intactes et notre manière de travailler avec le luxe ne changera pas.

La relation avec un particulier est différente de celle avec une entreprise. Comment adaptez-vous votre approche pour le résidentiel ou les propriétaires de résidences secondaires ?
C’est plus intime et personnel : il faut du temps pour connaître la personne, ses goûts, son mode de vie. L’approche est davantage psychologique : comprendre les usages, la famille, la manière de vivre l’espace pour créer quelque chose qui leur ressemble tout en restant fonctionnel. Le processus est plus long mais la part de création pure est plus importante et partagée avec le client.
Quels services proposez-vous aux particuliers ?
Une offre clé en main, de A à Z — conception, mobilier sur mesure, rénovation, suivi de réalisation et installation. Nous avons une équipe polyvalente qui couvre la création, le suivi et l’exécution jusqu’au handover.
Proposer un service « full cycle » exige de maîtriser toutes les étapes. Comment l’organisez-vous en interne ?
Nous répartissons les compétences : création, suivi de projet, management et liaison avec l’usine. La communication entre les designers et les équipes de réalisation est essentielle : ceux qui conçoivent doivent savoir ce qui est réalisable dans les contraintes budgétaires et techniques. Chacun apprend de l’autre pour garantir la faisabilité et la qualité.
Quel est le rôle précis des équipes et de votre usine en Chine continentale ?
Les designers, dont certains travaillent avec moi, développent le concept et les détails. Les « draftmen » basés à l’usine réalisent les dessins techniques, les rendus 3D haute résolution et préparent la production. La directrice supervise l’équipe de project managers qui fait le lien entre clients, designers et usine. Pour l’Asie, nous nous appuyons aussi sur des partenaires locaux pour l’installation et les travaux généraux (électricité, menuiserie, climatisation…).
Vous avez gardé des partenariats en Asie depuis L’Oréal ?
Oui. Beaucoup de partenaires historiques avec qui nous avons travaillé sont toujours actifs. Certains datent de plus de 20 à 25 ans : c’est un gage de confiance. La fiabilité et la qualité priment, même si cela signifie parfois ne pas chercher le prix le plus bas.

Quels défis de production rencontrez-vous le plus souvent, et comment les gérez-vous ?
Les problèmes de timing et de transport sont rares mais peuvent arriver : typhons, retards de bateaux, etc. Nous intégrons des marges, anticipons autant que possible et communiquons avec nos clients. Quand le retard dépasse quelques jours, il devient difficile de rattraper le calendrier d’ouverture, mais la plupart de nos clients sont compréhensifs.
Qu’est ce qui différencie un projet pour une maison de haute joaillerie d’un projet pour un particulier ?
La différence est radicale. Pour une maison de luxe, la direction est très cadrée : matériaux, budget et identité sont stricts. Notre rôle est d’exécuter avec perfection.
Pour un particulier ou une marque naissante, le client ne sait souvent pas exactement ce qu’il veut : nous l’accompagnons, le conseillons, comprenons son mode de vie et co-créons l’espace. La part de création pure est plus importante.
Quels critères avez-vous pour choisir vos clients et projets ?
Nous sélectionnons les projets que nous sommes sûrs de bien pouvoir gérer. Si le timing est trop serré ou si nous n’avons pas les ressources nécessaires, nous préférons refuser. La capacité à livrer un travail de qualité dans les contraintes données est notre premier critère.
Et sur la durabilité : quelles actions concrètes menez-vous en matière de matériaux, d’approvisionnement et de gestion des déchets ?
Les marques de luxe nous ont beaucoup appris sur les matériaux et les méthodes. Nous avons mené des audits environnementaux, formé les équipes et amélioré les pratiques en usine : cabines de peinture avec récupération, port systématique d’équipements de protection, tri et récupération des déchets (bois, métal, peintures). Nous cherchons en permanence à utiliser des matériaux moins polluants et à améliorer nos process.

Comment avez-vous structuré votre équipe entre Hong Kong, la Chine et le reste de l’Asie ?
La structure est simple : une directrice de création travaille avec moi pour la partie créative, des designers à Hong Kong gèrent la relation client et le project management. Une directrice supervise les project managers et la liaison avec l’usine. Pour les installations hors Chine, nous nous appuyons sur des partenaires locaux historiques et fiables.
Quelle culture interne souhaitez vous instaurer chez Phil Design ?
Le plaisir de travailler ensemble est central. J’ai appris chez L’Oréal que pour bien travailler il faut se faire plaisir. Je veux que l’équipe vienne travailler avec plaisir : c’est ce qui retient les talents et permet la transmission du savoir faire. Ma philosophie est la croissance maîtrisée : évoluer doucement, mesurer les risques et savoir refuser un projet si nous ne pouvons pas l’assurer à 100 %.
Quel projet vous a le plus challengé ?
La boutique Bulgari à Hainan fut très exigeante : nouveau concept, nombreux détails techniques, changements en phase de construction et matériaux difficiles à obtenir localement. Grâce à une communication étroite et une grande transparence, nous avons réussi à ouvrir à temps. Ce fut un vrai partenariat.
Une anecdote de chantier avec un imprévu mémorable ?
Une fois, pour L’Oréal à Cannes, j’étais responsable de projet pour un salon avec toutes les marques. Nos meubles étaient trop grands pour passer par les ascenseurs et les escaliers lors du montage — nous avions trois jours.
Après une nuit blanche, nous avons trouvé une solution : les transporter par grue. C’était coûteux mais nous avons réussi l’installation et tout s’est bien passé. C’est resté une anecdote mémorable chez L’Oréal.
Un projet dont vous êtes particulièrement fier ?
La boutique Guerlain au Vietnam, située dans un monument historique, nous a confrontés à des contraintes extrêmes : il était interdit de percer ou d’endommager les murs. Nous avons conçu des éléments « flottants », indépendants des murs, et repensé entièrement la construction du mobilier. Le résultat a inspiré la marque pour ses futurs concepts : une solution plus efficace, plus rapide et moins coûteuse à installer.
Quelles sont vos ambitions de croissance pour les 3–5 prochaines années ?
Nous voulons conserver notre niveau d’exigence avec nos clients historiques et développer davantage le travail pour des petites marques en retail, sur des budgets plus modestes mais créatifs. Nous sommes déjà sollicités par des marques thaïlandaises et d’autres petits retailers : ce sont des projets excitants. Nous privilégions une croissance humaine et maîtrisée, éventuellement via des partenariats alignés sur nos valeurs.

Quel conseil donneriez vous aux jeunes designers ou startups qui veulent se lancer dans le retail design de luxe ?
Travailler dans une grande maison peut être très formateur : vous y apprenez les contraintes, la rigueur, les exigences de budget et de timing. Cela m’a beaucoup aidé à comprendre les attentes et à structurer ma propre agence. Apprenez ces règles, puis construisez votre flexibilité et votre capacité d’adaptation.
Où voyez vous Phil Design dans dix ans ?
J’aimerais en reparler ici dans dix ans avec vous (rires).
Plus sérieusement, je ne cherche pas à bâtir une énorme multinationale : je souhaite rester à taille humaine, fiable, agile et capable de saisir de bonnes opportunités. Si un partenariat intervient, il devra partager notre vision humaine et positive.
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