Culture

Hergé, Tchang et Le Lotus bleu : une rencontre qui a tout changé

C’est une histoire méconnue. Celle d’une amitié entre Hergé et un jeune artiste chinois. Leur rencontre a été un tournant décisif dans la création du Lotus bleu et plus largement dans l’œuvre du célèbre dessinateur belge. Elle marque le passage de récits stéréotypés à une exigence de réalisme documentaire. Philippe Wang est un passionné des aventures de Tintin. Installé à Shanghai, il est le représentant officiel en Chine de la société qui gère les droits de l’œuvre d’Hergé.

Propos recueillis par Anne-Claire Poignard

A quand remonte la rencontre entre Hergé et Tchang Tchong-Jen ?

Philippe Wang : Le 8 mars 1934, le Petit Vingtième qui publie les aventures de Tintin annonce le prochain voyage du reporter en Extrême-Orient. A cette occasion, un prêtre belge décide d’écrire à Hergé. L’Abbé Gosset est l’aumônier des étudiants chinois de l’université de Louvain. Il veut mettre en garde le dessinateur : « Évitez de caricaturer les Chinois. Si vous les montrez fourbes et cruels comme les Occidentaux se les présentent trop souvent, si vous leur faites porter la natte, si vous parlez de supplices chinois ou de nids d’hirondelles, alors vous allez cruellement blesser mes étudiants chinois. De grâce, soyez prudent. Informez-vous ! ». Le prêtre propose à Hergé de rencontrer l’un de ses étudiants. Il s’appelle Tchang Tchong-Jen. Il fait à l’époque ses études à l’Académie royale des Beaux-arts de Bruxelles. La rencontre a lieu le 1er mai 1934 au domicile d’Hergé, rue Knapen à Bruxelles.

Dans quelle mesure cette rencontre a-t-elle changé la vision d’Hergé sur la Chine ?

Le Lotus bleu est considéré comme l’un des chefs-d’œuvre d’Hergé tant sur le plan scénaristique que graphique ou documentaire. Pendant plus d’un an, les deux hommes se voient régulièrement. Tchang Tchong-Jen apporte à Hergé une documentation précise, notamment sur la situation géopolitique de l’époque et l’invasion japonaise en Mandchourie. Il initie Hergé à l’art oriental et à la maîtrise de l’encre de Chine. C’est lui qui trace les calligraphies chinoises authentiques (enseignes, affiches) visibles dans les cases du Lotus bleu. Grâce à lui, Hergé dépeint une Chine au plus près de la réalité du pays dans les années trente.

Hergé a-t-il parlé de cette rencontre de son vivant ?

Oui. Dans un entretien rapporté par Numa Sadoul dans son livre intitulé « Tintin et moi, Entretiens avec Hergé », le dessinateur raconte : « C’est au moment du Lotus bleu que j’ai découvert un monde nouveau. Je découvrais une civilisation que j’ignorais complètement et en même temps, je prenais conscience d’une espèce de responsabilité. C’est à partir de ce moment-là que je me suis mis à rechercher de la documentation, à m’intéresser vraiment aux gens et aux pays vers lesquels j’envoyais Tintin, par souci d’honnêteté vis-à-vis de ceux qui me lisaient. Tout cela grâce à ma rencontre avec Tchang ! Il m’a fait découvrir et aimer la poésie chinoise, l’écriture chinoise. Pour moi, ce fut une révélation ».

Les deux hommes se sont-ils revus ?

Tchang Tchong-Jen rentre à Shanghai en novembre 1935 au terme de ses études en Belgique. La guerre et la Révolution culturelle en Chine rompent tout contact entre les deux amis pendant plusieurs décennies. Cette absence et l’inquiétude pour son ami chinois pousse Hergé à écrire Tintin au Tibet (1960), un album centré sur la quête désespérée de Tintin pour retrouver Tchang après un crash d’avion. Les deux hommes se retrouvent à Bruxelles le 18 mars 1981. 46 ans après leur séparation. L’événement est retransmis à la télévision belge.

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A lire : « Tchang Tchong-Jen, artiste voyageur », biographie de référence publiée en 2025. Co-écrite par Dominique Maricq, archiviste de longue date aux Studios Hergé, et Tchang Yifei, la fille de Tchang Tchong-Jen