Chronique

Oh Baby

Par Stéphanie Delacroix

A la naissance de votre bébé vous avez reçu des dragées (parce que l’amertume de l’amande alliée à la douceur du sucre symbolise les aléas de la vie), des œufs rouges / Hong-Kong (qui symbolisent la joie – rouge – et le renouveau de la vie – l’œuf), un petit bras de bébé sculpté dans du corail rouge / Corse (pour éloigner les mauvais sorts attirés par les félicitations reçues pour l’heureux événement) ?

Sept jours après sa naissance, si c’est une fille, et neuf jours si c’est un garçon, vous avez embrassé ses lèvres avec de l’eau (pour qu’il ou elle n’ait pas d’ennemis), puis de l’huile de palme pour que sa vie soit douce et facile, puis de noix « bita cola » (ou petit cola, la noix de Garcinia kola) pour que sa vie soit longue, et enfin de sel et de poivre pour que sa vie soit intéressante / Yoruba.

Vous pensez que ça y est ? Que vous avez satisfait à toutes les traditions en la matière…presque ! Il vous reste à lui donner, avec vos proches, une vingtaine de prénoms, décrivant son ordre de naissance, ses caractéristiques physiques ou traits de caractères / Nigeria et ce que vous lui souhaitez comme avenir.

« Alors comment c’était la rentrée de ta fille Lola – 3ème née un peu trop près du 2ème – avec une tâche rose sur la fesse – une dent – qui a toujours faim – qui sera médecin et éternellement heureuse ? »

« Bien, bien, elle était contente d’être dans la même classe que sa copine Lucy – fille unique née d’une FIV – avec une fossette au menton – qui suce des citrons – crie très fort et qui sera présidente des Etats-Unis ».

N’oubliez pas de préparer tout un tas de petits cadeaux que vous donnerez à tous les gens qui viennent vous rendre visite pour voir le bébé / Brésil. Ensuite vous irez fissa enterrer son cordon ombilical devant la maison / Bali et Jamaïque, et vous planterez un arbre à cet emplacement / Jamaïque. Puis vous placerez bébé dans une grande passoire (tapissée de tissu hein quand même) que vous secouerez (délicatement hein quand même) pour l’habituer et le prévenir que la vie n’est pas un long fleuve tranquille (Egypte), juste avant de lui faire faire une petite sieste en plein air histoire de le/la rendre résistant(e) aux maladies (Danemark et Suède).

104 jours après sa naissance (son 105e jour) ses pieds pourront enfin toucher le sol car il / elle a choisi le monde des humains, n’est donc plus une divinité ou du moins un don divin (enfin sauf le mien, si quand même un peu !) et est maintenant assez fort(e) pour risquer de rencontrer d’éventuels démons. On le posera alors par terre pour la première fois (et oui avant c’était au lit, sur les genoux…ou oh bonheur que dans les bras), il pourra par exemple sortir d’un panier ou d’un grand morceau d’étoffe afin d’entrer réellement dans le monde. On lui trempera les pieds dans un bassin où nage un poisson (pour la prospérité), lui fera rouler un œuf sur le corps (pour la force), et on le parera de bracelets, colliers, boucles d’oreilles, bagues en or et argent. On lui mettra autour du cou une chaîne avec une petite boîte contenant un bout de son cordon ombilical (ne me dites pas que vous avez enterré TOUT le cordon devant la maison !!)

Pour son 210e jours, et parfois oh joie pour son 3ème anniversaire aussi, on lui rasera les cheveux (acquis dans le monde d’avant) en laissant une petite touffe sur le haut ou le devant de la tête…de quoi bien rigoler en regardant les photos quelques années plus tard /Bali.

Plus tard (après l’apparition de la première dent) on disposera par terre, autour de l’enfant, une ronde d’objets divers (stéthoscope, livres, casserole, clé à molette, chaussures, une raquette de tennis, un exemplaire de la constitution du pays, un ballon de foot, un dvd…) et on considérera que celui dont il s’empare représente son avenir / Arménie.

Flûte il a attrapé la télécommande de la télé … ça veut dire quoi ?!!

J’ai l’air de me moquer, mais en fait pas du tout. A part le bisou à l’huile de palme (que l’on peut probablement remplacer par du beurre ou de l’huile de tournesol) j’adore toutes ces magnifiques traditions témoignant d’une humanité véritablement partagée.