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From France to Hong Kong – Brands in translation

Il y a un an, je quittais Paris pour m’installer à Hong Kong. Changer de ville, de langue, de rythme, c’est aussi changer de perspective. Ce déplacement m’a poussée à observer autrement les marques que je connaissais depuis toujours. Que devient une maison française lorsqu’elle s’inscrit dans un paysage urbain vertical et accéléré ? Que conserve-t-elle intact ? Que révèle-t-elle différemment ?

Par Éloïse Bussy

Le voyage m’a toujours intéressée, non pas comme simple mobilité géographique, mais comme translation culturelle. Une marque ne traverse pas seulement des fuseaux horaires ; elle traverse des systèmes de valeurs, des codes sociaux, des écosystèmes économiques. Elle rencontre d’autres attentes, d’autres sensibilités, parfois d’autres temporalités.
Traduire, c’est préserver une voix, un rythme, une intention, et les faire résonner ailleurs sans les altérer.
De la France à Hong Kong, je m’intéresse à ce qui, dans une maison de luxe, traverse les frontières sans se dissoudre, et à ce que le déplacement met en tension, en lumière ou en transformation.
Fondée à Paris en 1906, Van Cleef & Arpels incarne l’une des grandes maisons françaises de haute joaillerie et d’horlogerie. Son univers : entre innovation technique, excellence artisanale et narration poétique, repose sur un héritage parisien fort, aujourd’hui porté à l’échelle mondiale.
À l’occasion de l’exposition Poetry of Time, présentée à Hong Kong – ville-carrefour où se croisent cultures, rythmes et conversations – cet entretien explore cette idée de traduction, la manière dont la Maison s’exprime ici, et le regard façonné par une trajectoire entre les cultures.
C’est dans ce contexte que j’ai rencontré Julie Clody Medina.
Présidente Asie-Pacifique depuis 2024, elle vient de célébrer dix ans chez Van Cleef & Arpels. Basée à Hong Kong depuis plusieurs années, elle a accompagné le développement régional à travers diverses responsabilités. Son parcours international nourrit aujourd’hui une réflexion précise sur la transmission et l’équilibre interculturel.


Trait d’union : Lorsque je vous parle de “traduction” plutôt que d’“adaptation”, qu’est-ce que cela change pour vous ?

Julie Clody Medina : Adapter peut signifier transformer pour correspondre. Traduire suppose fidélité.
Je représente une maison qui existe depuis plus d’un siècle. Son identité : sa créativité, ses savoir-faire, son exigence, ne change pas selon les marchés. Mon rôle n’est pas d’en modifier l’essence, mais de m’assurer qu’elle soit comprise sans être dénaturée.
En Asie-Pacifique, les contextes sont extrêmement variés. Certains marchés ont une relation historique avec la Maison ; d’autres la découvrent. L’équilibre consiste à rester profondément singulier tout en étant culturellement pertinent.


Qu’est-ce qui, selon vous, ne peut jamais être adapté ?

L’héritage.
On ne réécrit pas une histoire centenaire. Les savoir-faire joailliers, les techniques développées au fil du temps, la qualité des matériaux, l’exigence, tout cela constitue notre socle.
Former un artisan demande des années. Maîtriser certains métiers d’art exige une décennie. Cette notion de temps long est indissociable de notre identité.
En revanche, les émotions circulent. Une histoire d’amour ancrée sur le ponts des Arts de Paris peut résonner à Hong Kong ou à Sydney. L’amour, l’émerveillement, la poésie ne connaissent pas de frontières.


Diriger l’Asie-Pacifique, c’est naviguer entre des marchés à maturité très différente. Comment adaptez-vous votre leadership sans adapter l’ADN de la Maison ?

Diriger cette région signifie travailler avec des réalités très contrastées. Hong Kong et la Chine continentale entretiennent une relation ancienne avec la Maison. D’autres marchés, comme le Vietnam ou la Nouvelle-Zélande, sont plus récents.
Dans les marchés matures, le dialogue porte davantage sur la profondeur des collections, l’innovation, la haute joaillerie. Dans les marchés plus jeunes, il faut d’abord transmettre les fondamentaux : l’histoire, les savoir-faire, le territoire d’expression.
L’enjeu est stratégique : assurer un développement équilibré et maintenir une cohérence régionale tout en respectant les spécificités locales.


Avec “Poetry of Time”, vous défendez une vision contemplative du temps. Comment préserver cette philosophie dans un monde dominé par l’instantanéité ?

Le temps est au cœur de notre maison.
Il faut du temps pour former un joaillier, pour concevoir une pièce, pour maîtriser une technique. Dans un monde dominé par l’immédiateté, cette lenteur devient presque une valeur en soi.
À Hong Kong, l’exposition a été ouverte au grand public. Beaucoup de visiteurs nous ont dit avoir ressenti une forme de pause. Je pense que les gens ont besoin de ces moments.
Le luxe, aujourd’hui, c’est peut-être aussi cela : offrir un espace où l’on peut s’arrêter, contempler, comprendre.


La transmission dépasse-t-elle la relation commerciale ?

Oui, profondément. La Maison soutient l’École des Arts Joailliers, fondée à Paris en 2012, dont Hong Kong a accueilli le premier campus hors de France en 2019. L’objectif est de partager la culture joaillière au-delà de la clientèle traditionnelle.
Ateliers pour enfants, conférences, cours de gemmologie : il s’agit d’ouvrir les portes, de rendre accessible un univers parfois perçu comme intimidant.
La traduction, c’est aussi cela : transmettre, donner accès, créer du lien au-delà de l’acte d’achat.


Après dix ans dans la Maison et plusieurs années à Hong Kong, qu’avez-vous personnellement appris sur la notion de traduction ?

Vivre entre plusieurs cultures m’a appris l’humilité.
Être française en Asie signifie porter un héritage tout en acceptant qu’il soit perçu différemment. J’ai compris que la fidélité ne devait pas devenir rigidité. Il faut savoir ce qui est essentiel, et laisser de l’espace pour que chaque culture s’approprie le reste.
Pour moi, la traduction est un dialogue exigeant. Elle demande de l’écoute, de la nuance et beaucoup de respect.


Au septième étage de Jardine House, le tumulte de Hong Kong semblait suspendu. La présence de Julie Clody Medina est calme, et ce qu’elle raconte de la Maison est d’une grande beauté. Elle parle d’histoire, d’héritage et de transmission avec une profondeur qui dépasse le discours institutionnel.
En l’écoutant, je repensais à ma visite de Poetry of Time. Au cœur d’une ville dense et verticale, l’exposition offrait une parenthèse presque intime : un espace de lumière, de récit et de contemplation. En dégustant une madeleine dans ce décor inspiré de Paris, j’avais eu la sensation d’un pas de côté, comme si la distance entre la Place Vendôme et Victoria Harbour se réduisait soudainement.
Peut-être est-ce cela, la traduction réussie : ne pas effacer la provenance, mais la faire résonner ailleurs.
De nombreuses maisons françaises trouvent aujourd’hui en Asie-Pacifique un terrain d’expression et de croissance remarquable. Comment parviennent-elles à préserver leur singularité tout en s’inscrivant dans des écosystèmes culturels et économiques profondément différents ?
La question reste ouverte, et nous irons bientôt à la rencontre d’autres maisons pour poursuivre cette exploration.