Economie

Intelligence artificielle : des écrans au monde réel

Voitures autonomes, livraison par drone, robot nettoyeur dans les centres commerciaux… En Chine, l’IA s’est installée dans le monde réel et ces innovations font déjà presque partie du passé ! Au pays de Xi Jin Ping, une révolution technologique, et bien plus encore, est à l’œuvre. Patrice Nordey est basé à Shanghai depuis 19 ans. Cet entrepreneur français analyse les dynamiques de la tech chinoise. Et cela va vite.

Propos recueillis par Anne-Claire Poignard

Patrice Nordey

L’intelligence artificielle dans le monde réel, cela veut dire quoi ?

C’est ce qu’on appelle l’IA incarnée. Dans une voiture sans chauffeur, c’est tout ce qui permet l’autonomie du véhicule. Cela existe déjà. En Chine, c’est parti très fort. Aux Etats-Unis, Tesla a lancé son robot taxi à Austin. Dans la mobilité, il y a aussi l’autonomie de ce qui vole : c’est l’IA embarquée dans les drones qui permet des livraisons ultra rapides en 15-20min. Ensuite, il y a l’IA embarquée dans les montres, les bagues, les lunettes. Tout cela, on connaît déjà.

L’IA s’invite dans de nouveaux domaines ?

Deux secteurs se développent. D’abord, l’IA dans les immeubles. L’idée c’est d’aller vers une gestion plus intelligente de l’eau et de l’électricité dans les hôpitaux, les écoles, les supermarchés, les usines. Dans un horizon un peu plus lointain, il y a la robotique : industrielle (elle existe depuis 20 ans avec les logiciels), de services (petits robots mobiles pour nettoyer) et humanoïde (avec beaucoup d’intelligence artificielle). Là l’horizon il est entre 5 et 10 ans. On va le voir arriver mais il faudra être un peu patient.

Quels sont les verrous techniques qui existent encore ?

Il y a d’abord les limites de l’IA en elle-même. Les capacités de calcul ne sont pas suffisantes. Il faut développer des puces plus puissantes et plus petites. L’autre limite c’est la compréhension du réel par le robot, ce qui relève des données d’entraînement : apprendre à verser un verre d’eau, ouvrir une porte, appréhender la gravité etc. Ces dernières années, l’Homme a développé l’IA appliquée au langage (LLM). Mais le robot humanoïde ne comprend pas encore le monde physique. Il va falloir recréer ce monde de données. On est rentré dans une course.

En quoi l’impact économique et sociétal de cette IA matérielle sera-t-il différent ?


Kepler Robotics (Shanghai)

Il va être beaucoup plus visible : les robots d’accueil, les voitures sans chauffeurs etc. Je pense que cela va être un choc. L’idée des robots taxis c’est de développer de la mobilité. Mais la vision d’Elon Musk c’est d’en faire une nouvelle classe d’actifs : acheter un véhicule et développer un revenu avec les courses comme on le fait avec un appartement qu’on met en location. Le retour sur investissement sera plus court. Au bout du 2e ou 3e robot taxi, le 4e ne coûtera plus rien. On ne va pas seulement vivre avec ces éléments. Les business models vont changer. Dans le domaine financier, aujourd’hui 80% des véhicules sont achetés en leasing. De même dans le futur, on n’achètera pas son robot. Ce sont des classes d’actifs nouvelles. Les assureurs vont créer des assurances autour de ça. Tout cela ce sera là dans les 5 ans.

Vous documentez l’accélération fulgurante de la Chine dans ce domaine. Comment le hub de Shanghai est-il en train de transformer les robots humanoïdes en produits standardisés prêts pour l’usine ?

Tout ce qui relève de la robotique industrielle, autrement dit les grands bras articulés, c’est déjà déployé à grande échelle ici. Aujourd’hui les usines chinoises qui sortent de terre sont complètement robotisées. Le robot humanoïde c’est le secteur en plus forte croissante. 80% de ces robots sont fabriqués en Chine. On est au tout début d’une vague.

Comment se situe l’Europe dans cette course à l’innovation ?

Si on regarde les chiffres, l’Europe n’est pas dans la course. Aucune société européenne n’est capable de challenger les leaders chinois et américains en place. Quand on a des talents, ils ne restent pas en Europe. Exemple : la société norvégienne qui a créé le robot NEO avec des mains capables d’imiter la dextérité humaine s’est relocalisée à Palo Alto en Californie. Le problème de l’Europe, c’est moins un problème de talents que de capitaux et de vision. La Chine n’a pas les capitaux des Etats-Unis, mais elle a une vision. La Chine a établi des plans il y a 20 ans qui ont anticipé ce qui se passe aujourd’hui.

Comment mettez-vous votre expertise sur l’IA au service des entreprises européennes ?


AGIBOT (Shanghai)

On allie le conseil et la tech pour accompagner des marques, notamment de luxe, dans l’écosystème numérique chinois. Exemple : on a réfléchi avec une grande enseigne française à l’optimisation du temps passé par les clients dans les files d’attente devant les magasins. En Chine, tout le monde est sur son mobile. On a donc développé une appli sur WeChat pour identifier le client dans la file, préparer sa commande, mieux cibler ses attentes. On transforme ce temps d’attente en expérience de marque. Pour une célèbre maison d’enchères française qui s’est lancée en Chine il y a 8 ans, on s’est demandé comment on pouvait participer à une vente depuis son canapé. On a créé un programme sur WeChat qui permet l’achat en ligne. Cela peut attirer un public plus jeune sur les enchères.

Vous accompagnez aussi les entreprises sur le terrain ?

J’ai créé Trajectry en 2024 avec une conviction : il y a plein de choses qu’on ne peut voir qu’en Chine. Donc on conseille nos clients dans un univers où c’est disqualifiant de ne pas se transformer. On organise des « learning expeditions » pour les entreprises qui veulent s’inspirer de ce qui se fait ici. On va voir les usines robotisées, on teste les livraisons par drone, on expérimente des voitures Xiaomi chez des concessionnaires. Récemment, on est allés voir des robots capables de travailler en chambre froide par -30 degrés dans le port de Shenzhen. Cela intéresse les acteurs de la logistique du froid.

Patrice Nordey était invité à la rentrée par le club Frenchfounders à Shanghai. Créé en 2014 à Miami, Frenchfounders est un réseau business francophone international qui met à disposition de ses membres et entreprises partenaires une plateforme digitale et une équipe pour faciliter les échanges et créer des opportunités business.