Northern Metropolis : Hong Kong 2.0
Son nom n’est plus un concept tiré d’un scénario d’anticipation. Northern Metropolis, c’est une réalité de terrain. Des immeubles et des routes qui sortent de terre, une zone frontalière redessinée, un pôle d’innovation technologique en construction… A 40 kilomètres au nord de Hong Kong, entre montagnes et marécages, une mégapole émerge. Pour appréhender les contours de cette zone tentaculaire, nous avons suivi le chercheur en urbanisme Max Yvetot.
Reportage Anne-Claire Poignard

L’achèvement de Northern Metropolis est annoncé pour 2041. Mais les premiers immeubles sont déjà livrés. A 1km de la station de métro Lok Ma Chau, dernier arrêt hongkongais avant la frontière, une vingtaine d’entreprises ont posé leurs valises dans un bâtiment flambant neuf du futur pôle d’innovation technologique de San Tin. « L’immeuble est déjà plein », nous indique une hôtesse d’accueil au rez-de-chaussée. « Il a ouvert en décembre dernier ».
Banque, start-up médicale, opérateur de télécommunications, entreprise technologique, institut de recherche et autres occupent 8 étages. Au rez-de-chaussée, un kiosque propose du café. Pas de serveur. C’est un bras robotisé qui assure le service. Un robot barista capable de préparer 7j/7 et 24h/24 espressos, lattes et autres boissons chaudes en quelques minutes. Le concept est né à Shanghai, il s’implante à Hong Kong. Le sourire du cafetier ? Il faudra s’en passer.

Cité tentaculaire
Pour saisir l’envergure de ce projet urbain, il faut se pencher sur les chiffres officiels. Northern Metropolis à terme couvrira 1/3 du territoire de Hong Kong. 30.000 hectares le long de la frontière avec la Chine continentale. 2,5 millions d’habitants. 650 000 emplois. Une ville nouvelle répartie en 4 zones : « un pôle de services haut de gamme et de logistique », « un pôle d’innovation technologique », « une zone frontalière de commerce et d’industrie », « un espace dédié aux loisirs et au tourisme ».

L’ambition est claire : « Northern Metropolis insufflera une nouvelle dynamique économique à Hong Kong. Située à proximité immédiate du cœur métropolitain de Shenzhen et dotée de sept points de passage frontaliers terrestres, elle constitue une plateforme essentielle pour la coopération avec les autres villes de la région de la Grande Baie », peut-on lire sur le site du gouvernement dédié au projet. L’innovation au nord, la finance au sud, voilà résumée la vision des autorités gouvernementales pour le futur de Hong Kong.
Shenzhen à l’horizon
Pour l’heure, la zone est encore largement marécageuse et le contraste est saisissant. Dans les marais hongkongais de Mai Po, voilà déjà quelques années que les éleveurs nourrissent leurs poissons avec la tentaculaire Shenzhen pour ligne d’horizon. Désormais, les immeubles poussent aussi de leur côté, en territoire hongkongais.
Les chantiers vont vite. Aux abords d’un axe routier en construction, Max Yvetot témoigne : « il y a 3 mois, il n’y avait que des palissades et un terrain vague sur ce secteur ». Ce doctorant français en urbanisme, inscrit à Paris 1 Panthéon Sorbonne, documente depuis un an son projet de thèse sur Northern Metropolis. « Je m’intéresse à la façon dont cette future mégapole s’inscrit dans la tendance actuelle d’immenses ensembles urbains qu’on voit apparaître dans le monde. J’étudie aussi comment cette ville s’intègre dans le temps long de l’histoire de Hong Kong ».
Géographe formé à l’Ecole Normale supérieure de Lyon, diplômé de la London School of Economics, Max Yvetot a dirigé pendant 3 ans l’agence d’urbanisme Le Havre – Estuaire de la Seine. En septembre 2025, nouvelle vie, nouvelle ville. Cap sur Hong Kong.
Le terrain de jeu est immense. Il consulte aux Archives, multiplie les entretiens et enfile régulièrement ses chaussures de randonnée pour explorer, son argentique à la main, les quartiers les plus anciens des Nouveaux Territoires. Parmi eux, San Tin. L’histoire de ce secteur est intrinsèquement liée à celle du clan Man, l’une des « Cinq Grandes Familles » à avoir colonisé et dominé la vie politique et économique des Nouveaux Territoires bien avant l’arrivée des Britanniques.

Au cœur de San Tin dont l’implantation des habitants remonterait au XVe siècle, le Tai Fu Tai est un manoir classé. Construit en 1865, c’était la demeure privée de Man Chung-Iuen, un riche lettré issu du clan Man. Que deviendront ces vestiges du passé ?
Les autorités, par la voix de la secrétaire au Développement Bernadette Linn Hon-ho, ont annoncé cet été travailler à un projet pour intégrer ce patrimoine à la nouvelle ville. Doté de 200 millions HKD, le « Fonds pour l’intégration urbain-rural de Northern Metropolis » viserait à encourager notamment des ONG à promouvoir le tourisme rural. Le dispositif prévoit l’octroi de subventions pour la restauration de terrains privés ou de maisons de village, incluant la possibilité d’y aménager des points de restauration et des maisons d’hôtes. A San Tin, les géants de l’IA côtoieront sans doute demain l’histoire coloniale et impériale de Hong Kong.
Villages en sursis
Mais cette urbanisation à grande échelle rasera de la carte de nombreux villages des Nouveaux Territoires. A 10 kilomètres de la frontière, Yau Tam Mei Tsuen est en sursis. Sur le bas-côté, d’immenses panneaux annoncent l’inéluctable : « Développement de la rocade nord. Les occupants se situant dans la zone devront avoir quitté les lieux avant le 1er juin 2026 ».
Nous découvrons un village vidé de sa population. L’école est à l’abandon. Le temple a fermé. Le marché a disparu. Au détour d’une ruelle, nous rencontrons la famille Li. Max Yvetot engage la conversation en mandarin. Dans cette petite bâtisse jaune, trois frères et sœurs veillent. « Notre père a construit la maison il y a 60 ans. Notre mère y vit toujours », explique l’un des membres de la fratrie. « Dans deux ans, tout aura disparu. C’est triste. On nous propose un appartement dans une tour et une maigre compensation. Ici, on a de l’espace et un jardin fleuri ». Des états d’âme qui semblent bien dérisoires à l’échelle de l’histoire en marche.

5 kilomètres plus au sud, à Yuen Long, le Yoho Mall domine depuis déjà plus de 30 ans les traditionnels immeubles sur 3 étages du quartier indigène voisin. L’ancienne porte d’époque marque encore l’entrée du vieux village. Le centre commercial surplombé de tours d’habitation a déjà été rénové puis étendu. Les dernières tranches ont été livrées il y a deux ans. Là encore, deux époques coexistent. Jusqu’à quand ?
Une frontière en question
Sur le chemin du retour, nous apercevons les clôtures grillagées surplombées de barbelés qui séparent encore Hong Kong du reste de la Chine. La frontière passe dans le lit de la rivière en contrebas. C’est l’une des plus surveillées au monde. Un pays, deux systèmes. Officiellement jusqu’en 2047. Northern Metropolis effacera-t-elle cette frontière ? L’émergence d’une métropole hongkongaise amarrée à Shenzhen accélèrera-t-elle l’intégration de l’archipel ? Le projet urbain est en tout cas officiellement inscrit dans les priorités du 15e Plan quinquennal de la Chine (2026-2030). Une priorité nationale.
Site officiel Northern Metropolis : https://www.nm.gov.hk/en
Photo ©Anne-Claire Poignard

