Les échafaudages de bambou : l’âme fragile de Hong Kong
Un patrimoine millénaire à la croisée de la tradition et de la modernité
Par Inès Vollery

Il est presque impossible de marcher dans les rues de Hong Kong sans apercevoir des immeubles entourés de filets verts et d’échafaudages en bambou. Tiges couleur paille nouées par des cordes de nylon, grimpant jusqu’au sommet de tours de trente étages: voilà une image aussi hongkongaise que le port Victoria ou les trams de l’île. Mais depuis novembre 2025, cette image est sous le feu d’un débat que la ville n’avait jamais voulu trancher. La tragédie de Wang Fuk Court a tout changé, ou du moins, tout mis à nu.
Hong Kong a été construite en bambou
Pour comprendre ce débat, il faut d’abord comprendre ce que le bambou a accompli. Populaire à Hong Kong depuis plus d’un siècle, la technique remonte à au moins la dynastie Han, il y a environ 2 000 ans. Des traces visuelles de structures en bambou apparaissent dès le rouleau de la dynastie Song Au fil du fleuve lors de la fête de Qingming (XIIe siècle), représentant la construction urbaine quotidienne avec des structures de bois et de bambou.

À la fin du XIXe et au début du XXe siècle, les échafaudages en bambou dominaient les travaux de construction à Hong Kong, en raison de leur rapidité, de leur légèreté et de leur faible coût. Après la Seconde Guerre mondiale, alors que la construction en hauteur s’accélérait, les méthodes en bambou ont évolué pour envelopper des tours entières en béton armé. Le bambou a ainsi été utilisé pour construire certains des gratte-ciels les plus emblématiques de la ville, le siège de la HSBC conçu par Norman Foster, le Centre financier international de 88 étages, ou encore le Centre des congrès et des expositions où se tient aujourd’hui Art Basel. Limité par un territoire exigu et un terrain extrême, Hong Kong est devenu l’un des endroits les plus denses et les plus verticaux de la planète, et le bambou en est l’un des architectes discrets. Les estimations du secteur suggèrent qu’environ 80 % des échafaudages de Hong Kong sont encore en bambou en 2025.
Un matériau remarquablement sophistiqué
Léger, personnalisable et relativement abordable, le bambou contraste fortement avec son homologue métallique. « L’acier est relativement rigide et solide, mais il est moins flexible que le bambou, » a déclaré Goman Ho, ingénieur de structure chez Arup, qui possède plus de trente ans d’expérience dans la supervision du développement de grands immeubles. « Le bambou, en revanche, a son propre savoir-faire. » Parce qu’il est léger et facile à découper, il s’adapte à l’environnement urbain étroit de Hong Kong, là où les grues n’ont pas accès et où chaque centimètre compte.
Sur le plan de la sécurité, une étude de 2004 de l’université Tsinghua a révélé que le risque le plus significatif dans les systèmes d’échafaudages, bambou comme métal, était la défaillance des éléments horizontaux reliant l’échafaudage à la structure du bâtiment. Autrement dit: le danger ne vient pas du matériau, mais de la façon dont il est utilisé.

Les « araignées »: un savoir-faire incarné
Derrière chaque tige de bambou se trouvent des hommes et des femmes dont le métier est une vocation. Parmi les travailleurs de la ville se trouvent les « araignées », des milliers d’ouvriers formés à la technique ancestrale des échafaudages en bambou, dont la stabilité est testée en continu par les mouvements du monteur qui les assemble. Le savoir-faire est incarné dans chaque échafaudeur et se transmet de génération en génération.
Sur le chantier, certains maîtres insistent pour travailler sans gants. Le corps doit sentir la tension du nœud et l’espace laissé entre les poteaux. On ne lit pas un échafaudage en bambou. On le ressent. Ce que résume, avec une économie de mots remarquable, Chan Siu Fan, maître échafaudeur de troisième génération: « Partout où une personne peut passer, je peux construire. »
Le métier possède aussi une dimension spirituelle profondément enracinée. Chaque année, en plein cœur de l’été, des centaines de travailleurs hongkongais gravissent quelque 200 marches jusqu’au temple de Kennedy Town pour se recueillir en hommage à Lo Pan, légendaire charpentier de la dynastie Zhou et saint patron des bâtisseurs. Il est également courant que les échafaudeurs organisent une cérémonie de bénédiction avant de commencer un nouveau chantier. Le bambou n’est pas qu’un matériau. C’est un rite.

Le bambou et la scène: un patrimoine vivant
Les théâtres en bambou de Hong Kong constituent une autre dimension essentielle de ce patrimoine. Construits de façon très similaire aux échafaudages, ces structures temporaires sont un art ancestral né dès la dynastie Han. Le bambou a joué un rôle essentiel dans la construction de théâtres temporaires d’opéra cantonais, reconnu par l’UNESCO comme patrimoine culturel immatériel de l’humanité. Cette tradition, abandonnée en Chine continentale, survit pleinement à Hong Kong, chaque théâtre incluant une scène en plein air, des sièges en bambou et des structures de toiture distinctives créant une atmosphère à la fois festive et sacrée. C’est le même matériau, la même technique, le même geste, qu’il soutienne un gratte-ciel ou un opéra.
Ce que le feu a vraiment révélé
Le 26 novembre 2025, un vaste incendie éclate au complexe résidentiel de Wang Fuk Court dans le district de Tai Po. L’incendie a englouti sept des huit tours recouvertes d’échafaudages en bambou et de filets de sécurité. Il a fallu plus de 40 heures aux pompiers pour éteindre les flammes. Au moins 168 personnes ont été tuées, dont un pompier.
Mais l’enquête est formelle: les vrais coupables sont des filets de protection non conformes et hautement inflammables, des alarmes incendie délibérément coupées, et des signalements de résidents ignorés pendant des mois. L’effondrement n’était pas dû au bambou lui-même, mais à un manque total de supervision professionnelle. « Le bambou n’est pas dangereux, » a insisté le président du syndicat des travailleurs. « Ce n’est pas le matériau. C’est la façon dont il est utilisé. » Le mouvement vers la réduction du recours au bambou a d’ailleurs suscité une vive réaction des résidents, dont beaucoup ont fait valoir que cette technique constitue un patrimoine culturel qui doit être préservé.
Une transition à double tranchant

Dans la semaine suivant la tragédie de Tai Po, le Conseil de l’industrie de la construction de Hong Kong a suspendu les formations et évaluations pour les échafaudeurs en bambou, un coup dur pour une profession dont la majorité des 3 000 praticiens agréés sont déjà dans la cinquantaine ou la soixantaine. Sans transmission, c’est toute une chaîne de savoir-faire incarné qui risque de se rompre.
Les voix de l’industrie soutiennent que la prévention des accidents dépend davantage des contrôles sur site et de la formation que du choix des matériaux. Qu’il s’agisse de bambou ou de métal, les systèmes d’échafaudages doivent être correctement conçus, installés et entretenus. Aucun matériau, pas même l’acier le plus résistant, ne peut compenser une chaîne de supervision brisée.
La ville en construction
Un seul système d’échafaudage en bambou a servi cette ville pendant bien plus d’un siècle, permettant son expansion verticale et sa densité urbaine incomparable. Effacer cela d’un trait de plume, sous la pression d’une tragédie dont les vraies causes sont ailleurs, serait une erreur historique autant qu’une injustice envers les hommes et les femmes qui ont bâti, tour après tour, la skyline que le monde entier admire.
Car le vrai scandale de Tai Po n’est pas qu’un matériau millénaire ait été utilisé. C’est que les systèmes de contrôle, d’inspection et de responsabilité aient failli à tous les niveaux. Là où certains voient un matériau dépassé, d’autres voient deux millénaires de savoir-faire, une identité urbaine unique, et des générations de travailleurs qui ont littéralement, de leurs mains, fait tenir Hong Kong debout.
À Hong Kong, en ce printemps 2026, le bambou plie. Mais comme il l’a toujours fait, il ne s’est pas encore cassé.
Photos : ©Inès Vollery

