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Biodiversité : « On connaît seulement 20% du vivant »

Benoît Guénard est biologiste français en poste à l’Université de Hong Kong depuis 2014. Lorsqu’il arrive il y a 12 ans, ce chercheur breton découvre qu’une collection de spécimens du monde entier dort dans les placards de l’institution. Il se lance alors un défi : classer, inventorier, et exposer ces trésors dans un musée de la biodiversité. Le premier à Hong Kong. Ce lieu méconnu et gratuit est ouvert au public depuis 2021. Pour le découvrir, il faut s’aventurer dans les couloirs de l’école des Sciences Biologiques. Nous sommes allés voir.

Reportage signé Anne-Claire Poignard

Que présentez-vous dans ce musée ?

Benoît Guénard : on présente ici le vivant ou plus précisément ce qu’on connaît du vivant, c’est-à-dire une infime partie. 80% des espèces qui habitent notre planète sont encore une énigme pour l’Homme. Dans ce petit musée de 60m2, on suit l’évolution de la vie, son histoire. On sait que la vie a commencé dans les océans. Donc il y a d’abord le groupe des porifères qu’on connaît plus fréquemment sous le terme d’éponges. Ce groupe est apparu il y a à peu près 700 millions d’années. C’est le groupe le plus ancien de notre collection. On poursuit avec des coraux, des méduses apparus il y a 580 millions d’années. On découvre ensuite les spécimens qui ont colonisé les milieux d’eau douce et terrestre : les escargots par exemple. Puis, viennent les arthropodes. C’est le développement des espèces pourvues de pattes dont les insectes. Les insectes, ce sont plus d’un million d’espèces sur deux millions d’espèces connues sur Terre au total à ce stade. On s’intéresse aux insectes sociaux : les guêpes, les abeilles, les fourmis et leurs nids. Chaque espèce a développé une architecture unique. Plus loin, il y a les poissons, amphibiens, reptiles, oiseaux et mammifères qui occupent les deux tiers du musée.

Il y a des spécimens insolites ?

Oui. On a par exemple une crevette qui est complètement verte ! C’est une espèce qui se nourrit principalement d’algues et qui assimile les pigments. Un peu plus loin, on a un gros crapaud qui a été collecté en 1964 en Malaisie. Au-dessus de nos têtes, il y a un aigle de 2 mètres d’envergure. Les 6 continents sont représentés ici. On a des crabes, certains très gros, comme le crabe des cocotiers. C’est l’arthropode le plus lourd au monde. Environ 4 kilos. On indique leur présence à Hong Kong par un petit drapeau.

Vous vous intéressez à l’écosystème de la forêt hongkongaise ?

Nous avons une vitrine dédiée à cet écosystème. On a voulu montrer la spécialisation de ces organismes dans la forêt locale. Ceux qu’on trouve au sol, ceux qui vivent dans la végétation basse et ceux qui habitent la canopée. Il y a notamment le cobra chinois, des pangolins etc.

Comment est née l’idée de ce musée ?

Quand j’ai visité ce département pour la première fois, il y avait cette salle au bout d’un couloir avec une collection historique. A Hong Kong, la biologie est enseignée depuis la fin des années 1920. A l’époque, les professeurs avaient besoin de spécimens pour la zoologie comparée, la botanique, etc. Malheureusement, au fil du temps, avec les nouvelles technologies, c’est un peu tombé à l’abandon. Je me suis dit qu’il y avait quelque chose à faire et l’université a accepté de me mettre la salle à disposition.

Vous avez réalisé un travail titanesque ?

On est quasiment partis de zéro. Il n’y avait pas de catalogue, pas d’archives. Sur certains spécimens, on avait des étiquettes avec une information plus ou moins complète, parfois rien du tout. Donc il a fallu tout remettre en place pour pouvoir transmettre une histoire. Chaque spécimen présenté est désormais associé à une étiquette avec son nom scientifique en latin. On mentionne ensuite le nom de la personne qui a décrit l’espèce et la date à laquelle elle a été identifiée. On précise le nom commun en anglais et en mandarin. Un code pour notre inventaire. Des pictogrammes pour indiquer le milieu de vie, l’habitat, le type de diète alimentaire.

Vous avez senti très vite un intérêt du public ?

Tout a commencé avec quelques curieux. Puis des groupes scolaires. Cela m’a convaincu qu’il fallait faire quelque chose. Le 22 mai 2021, jour de la biodiversité, on a ouvert le musée pour la première fois. On ne savait pas du tout comment le public allait réagir. A Hong Kong, les gens peuvent aller voir des animaux vivants à Ocean Park ou aux jardins botaniques. Faire le déplacement pour des animaux morts ou des plantes, ce n’était pas évident. En réalité, cela a très bien marché dès le début alors même qu’on était en plein Covid ! On ouvrait la billetterie tous les 15 jours le mardi à 12h30 et dans les 5 minutes, tous les créneaux de visite guidée étaient pris. Cela a été comme ça pendant un an. Le bouche à oreilles et les réseaux sociaux ont fait le reste. En 5 ans, nous avons accueilli 75.000 personnes.

Pourquoi l’Homme connaît-il encore si peu le vivant ?

D’abord parce qu’on est un peu biaisés. Certaines espèces comme les insectes ou encore les champignons échappent à notre perception humaine. Les champignons, ce ne sont pas uniquement ceux qu’on ramasse en forêt. Il y en a beaucoup qui sont tout petits. Ce sont des micro-organismes très étendus. Ils sont énormes en réalité mais notre œil ne les voit pas. Quand on fait des ateliers d’observation sous microscope, le public découvre des couleurs, des formes, des textures. Ce qu’on méconnaît aujourd’hui c’est ce qui est plus petit que nous. Si on regarde la vie sur Terre, en incluant tout y compris les plantes, il y a peut-être 95% des espèces qui font moins de 2 centimètres et donc qui sortent de notre champ d’attention ! Le réflexe c’est de se dire que parce que c’est petit, ce n’est pas forcément intéressant alors qu’en fait, ces espèces ont une importance écologique énorme.

Vous consacrez justement vos recherches aux fourmis ?

Oui pour un individu de plus de 2 mètres, c’est un comble ! Plus sérieusement, le rôle des fourmis dans les écosystèmes, c’est absolument fondamental. Les fourmis à elles seules, pèsent 40% de plus que tous les mammifères et les oiseaux réunis. D’après nos modèles, on estime qu’il y en a au moins 2 quadrillions, c’est-à-dire 2 fois 10 puissance 15 d’individus, des chiffres astronomiques ! Quand il y en a autant, naturellement ils font énormément de choses dans l’écosystème. Les fourmis ne vont pas creuser nécessairement des gros trous d’un coup, mais plein de petits points partout, partout, partout. Une fourmi peut porter 40 fois son poids. Les meilleurs athlètes humains soulèvent 2-3 fois leur poids en comparaison. Elles sont capables de s’attacher les unes aux autres pour former des échelles et rapprocher des feuilles qui leur serviront de nid. Elles plantent des graines dans le sol et favorisent l’ensemencement. Comprendre leur fonctionnement peut nous inspirer.

D’où vous vient cette passion ?

J’ai eu la chance d’avoir un père botaniste qui m’a exposé à la nature dès le plus jeune âge. Il me montrait les plantes. Moi je m’intéressais aux petits animaux qui bougeaient sur les plantes. Ma mère n’était pas du tout biologiste, mais elle m’autorisait à garder des insectes dans ma chambre. Je ne dis pas que c’est ce qu’il faut faire, mais c’est ce qui m’a donné un certain intérêt pour la nature et pour l’observation. Après mes premières années d’étude en France, je suis parti au Canada où je me suis orienté vers la recherche. J’ai ensuite fait un doctorat aux Etats-Unis. C’est là-bas que j’ai eu le privilège de travailler dans des collections. Ces collections ce sont des voyages dans le temps. On étudie des spécimens qui ont été capturés il y a plusieurs décennies. Avec les techniques modernes, on peut évaluer à quel point ils ont changé en termes génétiques. Est-ce qu’ils ont évolué en taille ? Cela permet de comprendre comment le monde est en train de changer. Dans ce musée à Hong Kong, je me sens comme un gardien et j’espère que d’autres prendront le relais pour transmettre.

Pourquoi est-ce important de parler de biodiversité ?

En matière d’environnement, on évoque toujours ce qui est négatif : le changement climatique, la pollution plastique, la déforestation. Il faut en parler bien sûr mais le problème, c’est que les gens se fatiguent. La biodiversité, c’est la vie. On en fait partie et c’est fascinant. N’importe quelle espèce a des choses à nous apprendre. Et c’est ça qu’il faut montrer aux gens, c’est cette vie qu’il faut préserver. S’intéresser à la nature, c’est s’intéresser à la vie.

La collection initiale de 10.000 spécimens a été enrichie, d’où viennent les nouveaux ?

On a désormais 60 000 spécimens environ. On n’achète rien, ce ne sont que des dons. On a des passionnés qui ont chez eux des cabinets de curiosité dont ils décident de se séparer. Il y a des scientifiques qui récoltent des spécimens pour leurs travaux et qui les donnent plutôt que de les jeter quand ils partent en retraite ou quand ils n’en ont plus besoin. On a eu des crabes, des collections d’invertébrés, des poissons, des plantes. On accueille tout. Le but pour nous c’est de montrer la biodiversité. On travaille aussi avec Ocean Park. On récupère les spécimens et on les transforme. On les taxidermise ici pour leur donner une deuxième « vie » dédiée à l’éducation et à la recherche. Il y a enfin les spécimens qu’on récupère via les douanes : beaucoup de tortues marine, une peau de piton africain de 6 mètres, des peaux de tigres, on a même un ours polaire.

Comment ce musée est-il financé ?

On a des bourses gouvernementales renouvelées tous les 2 ans. On a aussi des partenariats avec le secteur privé pour faire des expositions à l’extérieur. On est par exemple en train de préparer une exposition pour un nouveau centre éducatif qui se construit. Enfin, il y a les donations du public. On recherche actuellement des sponsors. Le rêve, ce serait d’aboutir un jour à un Museum d’histoire naturelle. Il n’y en a pas à Hong Kong. Seuls 8.000 des 60.000 spécimens de la collection sont exposés. Il y a un potentiel !

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