Cambodge, après l’Adieu
Iv Charbonneau Ching et Jeremy Knittel
Iv Charbonneau Ching porte ce projet sous sa casquette de réalisateur. Connu de la communauté française de Hong Kong comme professeur d’histoire-géographie et d’audiovisuel au Lycée Français International, il est également le fondateur et directeur du Festival International du Film du Développement Durable, dont la notoriété croit chaque année. Français d’origine cambodgienne, il voulait participer aux commémorations de l’anniversaire de la prise de Phnom Penh par les Khmers Rouges.
Propos recueillis par Catya martin (avec Catherine Boulet-Gercourt)

« Je me suis dit qu’en 2025, il serait sans doute opportun de faire quelque chose, non seulement pour ne pas oublier, mais aussi, comme l’indique le titre de l’événement, pour se tourner vers l’avenir dans le sens d’une reconstruction nécessaire ».
Cambodge, après l’Adieu, suit le voyage retour de deux sœurs – la mère et la tante du réalisateur – 35 ans après avoir fui le pays pendant la guerre civile du début des années 70. Iv Charbonneau Ching a grandi avec le poids de la tragédie Cambodgienne qui pesait sur sa famille.
« Qui étaient mes grands-parents ? Où étaient passés mes oncles ? Ce sont des questions qui étaient très compliquées à poser, très douloureuses. J’avais des bribes de réponses par ma mère et par ses sœurs, qui chacune, individuellement, me confiait des éléments. Je porte le prénom de mon grand-père, je suis né juste après sa mort (…) Donc bizarrement, j’ai été un petit peu le dépositaire d’une mémoire, et parvenu à l’âge adulte, j’ai souhaité mettre cela en forme.
Ce film est une sorte de road movie sur les traces du passé, sur les traces de ces personnes qui ont disparu dont on veut essayer de comprendre l’itinéraire. Il s’agissait vraiment d’en faire un objet qui puisse être transmis, un objet qui serait fait collectivement, toute la famille a participé ».
Le film accompagne ces deux femmes sur le chemin vers leurs souvenirs : Leur émotion muette dans les escaliers de l’immeuble de leur enfance, leur fébrilité à l’entrée du village où peut-être elles trouveront un indice ou une réponse, leur silence quand elles cherchent le visage d’un frère dans la galerie de portraits des victimes de la prison S21 de Phnom Penh.
Et puis la joie aussi, inespérée, de trouver un survivant. « C’est une famille qui se recrée qui retisse du lien avec son passé, avec ses membres, et puis finalement avec tout un pays que ma mère et mes tantes avaient quitté dans des conditions assez difficiles ».

Les oncles d’Iv Charbonneau Ching sont rentrés au Cambodge à l’arrivée des Khmers Rouges. « Beaucoup ont cru que les Cambodgiens allaient pouvoir s’entendre ensemble (…), que désormais la guerre civile était terminée, qu’on allait tous ensemble reconstruire le pays. C’est une foi qui a été partagée par mes oncles. (…) Ça leur a été fatal ».
C’est ce que raconte ce film, au-delà des recherches de cette famille : Cette impression d’un gâchis silencieux, du temps perdu, de ce qui aurait
pu être, et de ce qui a probablement été.
Et finalement, en dépit de la confirmation de la cruauté absolue des Khmers Rouges c’est beaucoup de douceur qui se dégage de ce film, avec
cette résignation et cette tristesse ineffables qui finissent par faire un peu de place à l’apaisement.
Retourner au Cambodge, reconstituer l’histoire familiale : On suit dans ce film une quête qui dépasse le cadre de l’expérience intime d’une famille pour trouver un écho dans une mémoire commune. La résilience des Cambodgiens est remarquable.

Des membres de la famille d’Iv Charbonneau Ching avant la
guerre civile devant la librairie familiale
Un quart de la population a disparu. Il a fallu vivre avec ces absents, et aussi reconstruire ce qui avait été cassé, réinventer ce qui avait disparu, recréer ce qui avait été effacé : Les savoir-faire, les traditions, les habitudes.
« Le pire est arrivé au Cambodge et à ses habitants, mais aussi à l’identité cambodgienne puisque l’ambition des Khmers Rouges était finalement d’éradiquer tout le passé, tout ce qui avait fait la richesse du pays auparavant. (…) Tous les détenteurs d’une mémoire ont été ciblés par le régime et j’ai trouvé que ce travail de préservation de la mémoire avait un goût de revanche par rapport à l’oubli dans lequel les Khmers Rouges ont failli jeter le pays. Ils y sont parvenus en grande partie, quantité de traditions ont disparu.»
La préservation de la culture comme acte de résistance.
C’est aussi le sens de la manifestation mémorielle Pour un sourire d’avenir qui allie art, mémoire et solidarité. Faire vivre côte à côte des témoignages, des photographies, donner la parole à des survivants et à des proches de victimes, montrer l’ardeur des artistes survivants de Pol Pot à faire revivre l’art de la danse traditionnelle Khmère et enfin organiser des discussions autour des tragédies cambodgiennes mais aussi de ses efforts et de ses victoires: « C’est notre contribution. La mémoire se doit d’être vivante, et donc là, (…) c’est une mémoire collective qui se construit par une discussion entre plusieurs mémoires individuelles qui dialoguent ensemble et le spectateur est invité à circuler entre elles. D’une certaine manière, cette culture, a pu être préservée par ces Cambodgiens de l’exil.
(…) Tous ces gens là ont mis dans leur valise une partie du Cambodge d’avant (…) et chacun d’entre eux l’a restitué à sa manière, à travers des
associations, des livres, des images, des actions caritatives. Tous ces détenteurs d’une petite partie du Cambodge d’avant, le restituent et participent à la reconstruction culturelle du pays.»

Iv, sa mère, sa tante, son cousin nouvellement rencontré, et des connaissances de la famille au bord du reservoir de Trapeng Thmor, creusé sous la contrainte par la population sous le régime des Khmers Rouges.
Cependant Pour un sourire d’avenir refuse de se contenter de regarder le passé, mais cherche plutôt à faire converger plusieurs regards différents vers le futur du Cambodge. « Il y a ce souci de donner une approche très humaine, par le récit intime qui a, je le pense, une vocation plutôt universelle. (…) Il faut aussi offrir une respiration. Se tourner vers le passé, peut être douloureux, enfermant. Et donc il est nécessaire de le faire collectivement – C’est le travail d’une famille dans mon film – et puis de le faire en ayant toujours cette ouverture vers la reconstruction et vers l’avenir ».

