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CHINE. Barrage des Trois Gorges : le destin des déplacés

Florence Padovani est sinologue, historienne et géographe. Cette chercheuse française a fait des longues enquêtes de terrain sa spécialité. Installée à Hong Kong où elle dirige le Centre d’études françaises sur la Chine contemporaine, elle publie « Géographie des déplacements contraints en Chine ». Une étude sur 20 ans débutée en 1997 : avant, pendant et après la construction du titanesque barrage des Trois Gorges achevé en 2013 sur le plus long fleuve d’Asie. Elle y documente la relocalisation de près de 100.000 personnes originaires de districts ruraux sur deux millions de déplacés, selon ses estimations. Des populations rurales relogées, pour certaines, à plus de 1.000 kilomètres de chez elles.

opos recueillis par Anne-Claire Poignard

©CEFC

Ce livre donne la parole à des familles que vous avez suivies sur le temps long ?

Florence Padovani : Tout au long de ce travail, je suis allée sur le terrain. J’arrivais seule dans les villages avec mon sac à dos. Les gens se demandaient bien ce que je pouvais venir faire là. J’expliquais que j’étais chercheuse. J’ai souvent été bien accueillie. J’ai fait beaucoup d’entretiens. Je n’avais pas envie d’avoir une vision surplombante c’est-à-dire « moi la chercheuse étrangère, je vous interroge et j’en fais un livre ». Ma volonté c’était de laisser parler les gens pour qu’ils s’expriment avec leurs mots sur la façon dont ils vivaient ce déplacement de population. J’ai aussi interrogé des fonctionnaires.

Quelle est l’histoire de ce barrage des Trois Gorges ?

Sun Yat Tsen est le premier à mentionner dans un discours la construction d’un barrage dans les Trois-Gorges en 1912. Le projet est inscrit dans un programme officiel en 1919. Mais à cette époque-là, la Chine a autre chose à faire que de construire le barrage. Ce n’est qu’en 2013 que l’édifice est achevé. Le barrage des Trois Gorges, c’était censé être « le plus grand au monde ». En fait, pas tout à fait : c’est le plus grand dans sa catégorie à son époque. Le mur s’élève sur185 mètres de hauteur, l’équivalent d’un immeuble de 60 étages, et s’étire sur plus de2,3 kilomètres de long. Le lac de retenue couvre plus de 600 kilomètres. C’est laplus grande centrale hydroélectrique du monde.

Panneau sur les berges du Yangzi indiquant le 1er niveau de montée des eaux (2004). ©Florence Padovani

Comment ce projet décidé à Pékin a-t-il été mis en œuvre au niveau local ?

C’est précisément ce qui m’a intéressée. Le barrage lui-même est situé dans la province du Hubei. L’immense réservoir en amont est sur le territoire de la gigantesque municipalité autonome de Chongqing. En 1997, pour piloter la réinstallation des milliers de déplacés, cette région a été détachée du Sichuan pour devenir une municipalité sous administration directe de l’Etat. Donc en 1997, on a un nouvel outil administratif qui est créé, qui n’a pas le nom de province, mais qui, en fait, à la taille d’une province. Chongqing fait à peu près la taille de l’Autriche. La grande majorité des déplacés venaient de Chongqing.

Pourquoi ces familles ont été déplacées hors de leur province d’origine ?

Tout a été décidé en fonction de la ligne de montée des eaux. En 1992, l’Assemblée nationale populaire vote le déplacement de 750.000 – 790.000 personnes. Les premières familles à quitter les lieux sont celles qui habitaient au niveau du fleuve. Elles ont été relogées au-dessus de la ligne maximum de montée des eaux. Le problème, c’est que ce sont des gorges avec beaucoup de glissements de terrain. La pression sur les terres était beaucoup trop forte. Il y a eu des coulées de boue épouvantables emportant évidemment les maisons et les personnes qui étaient là. Donc le gouvernement a décidé que l’on ne pouvait plus déplacer les gens sur des pentes faisant plus de 25%. En conséquence, il a fallu trouver des provinces pour accueillir les déplacés. Ce qui n’était pas le plan original.

Ces familles ont perdu leurs terres cultivables et leur statut administratif ?

Les personnes qui vivaient près de l’eau avaient des champs où elles faisaient des cultures vivrières, elles vendaient leurs produits au marché. Ces habitants arrivaient en général à s’en sortir. Quand ils ont été relogés en haut, là ça ne marchait plus. Ils n’arrivaient plus à tirer un revenu de la terre. La double peine c’est qu’administrativement ils ont été enlevés de la catégorie statistique des déplacés des Trois-Gorges. Ce sont devenus « des déplacés des glissements de terrains ». Changement sémantique. Changement de statut. Ils ne dépendaient plus de la même administration. Conséquence : l’État n’est plus responsable. Il y a eu des manifestations, il y a eu des pétitions, mais rien n’a abouti.

Labourage d’un champ en terrasse Wanzhou 2006. ©Florence Padovani

Que s’est-il passé pour les suivants ?

Les autorités ont décidé de les reloger dans 11 provinces de Chine. Parmi ces 11 provinces, il y a le Guangdong et la municipalité de Shanghai. Je me suis concentrée sur ceux qui sont arrivés dans ces deux zones. A Shanghai, 7.519 personnes ont été relogées. Dans le Guangdong, 9.007. Au total, nous avons officiellement 95.378 personnes qui ont été déplacées. Entre Shanghai et le Guangdong, il y a eu deux politiques différentes. À Shanghai, les cadres sont allés eux-mêmes choisir les personnes qui allaient être déplacées, donc on peut dire quelque part que c’est de la migration sélective. Ils ont établi un certain nombre de critères et ils sont allés choisir eux-mêmes les personnes qui avaient l’autorisation de venir à Shanghai. Ils les ont dispersées avec un maximum de deux voire trois familles regroupées au milieu de personnes locales. Au Guangdong, ils ont appliqué une autre politique, ils les ont regroupées, donc ils ont fait des villages de migrants, de déplacés. Des villages créés ex-nihilo.

Vous avez enquêté dans l’un de ces villages ?

J’ai suivi des familles dans la municipalité de Foshan. Le 19 août 2001, 40 familles sont arrivées dans un village entouré de villages cantonais. Premier problème : la langue. Ceux qui arrivent des Trois Gorges parlent très bien le mandarin. Pas le cantonnais. Évidemment, les habitants des Trois Gorges ne sont jamais invités aux cérémonies religieuses, qui sont pourtant fort nombreuses, au Guangdong. Il y a très peu de mixité dans les mariages. Les morts sont enterrés dans des cimetières différents. Les déplacés sont en compétition avec les migrants économiques. C’est difficile de trouver du travail.

Vous citez dans votre livre le témoignage d’un déplacé âgé de 65 ans ?

Maisons en torchis et rizières en terrasse Wushan (2002). ©Florence Padovani

Il me confie : « Dès les premiers jours ça allait mal. On ne se disait pas bonjour et chacun traversait la rue pour ne pas avoir à se croiser. On ne comprenait rien à leur langage. Moi, dans les Trois Gorges, j’avais un petit hôtel et ça marchait plutôt bien, mais il y a eu des problèmes dans le calcul des dédommagements. Je me suis fait avoir. Je suis allé voir les fonctionnaires, mais on ne m’a pas écouté. En arrivant ici, j’ai tenté de faire des affaires. Avec ma femme, on a ouvert une boutique d’électroménager. Ça n’a pas marché. On s’est fait avoir par les fournisseurs et les locaux ont boycotté mon commerce. J’ai transformé le rez-de-chaussée de ma maison pour vendre des boissons, quelques petits produits du quotidien. On a bien du mal à vivre. En plus, notre maison fuit de partout. Les matériaux de construction sont très mauvais. Mais on ne peut rien faire. J’ai raconté mon histoire à des journalistes, mais ensuite j’ai eu des problèmes avec la police qui est venue m’interroger pour savoir ce que je leur avais raconté. Je n’ai plus d’espoir, la vie ici est insupportable ».

Comment les compensations ont-elles été calculées ?

Des inspecteurs sont venus dans les Trois Gorges pour voir où étaient les terres et les maisons. Est-ce que la maison est en torchis ? Est-ce qu’elle est en béton ? Dans quels matériaux ? Etc. Ensuite, avec des grilles, ils ont rempli leurs chiffres et ils sont arrivés à une certaine somme d’argent. Cette somme, elle n’a jamais été versée aux déplacés. Elle est partie directement sur le lieu de destination pour construire la future maison et préparer les champs, etc. Les logements sont construits par les autorités locales et ils sont tous identiques. Problème : les maisons n’ont pas été construites avec des matériaux de grande qualité. Il y a eu des infiltrations, des fissures. Les déplacés n’ont pas reçu de certificat de propriété. Autrement dit, quand ils veulent rentrer dans leur district d’origine, ils ne peuvent pas vendre leur maison. C’est une façon aussi de maintenir les populations sur place.

Quid de ceux qui ont décidé de rentrer dans leur district d’origine ?

Ceux-là ne sont plus considérés comme des locaux. Ils ont un statut spécial rattaché au Guangdong ou à Shanghai. Donc s’ils sont malades, il faut qu’ils retournent là-bas, sinon ils n’ont pas droit à leur sécurité sociale. Les enfants doivent passer l’équivalent du bac à Shanghai ou au Guangdong. Et donc ils sont considérés comme des étrangers chez eux en fait.

Qu’est-ce que cela dit du pouvoir en Chine ?

Pour la Chine, le barrage était un projet de fierté nationale. On ne s’oppose pas à un projet de fierté nationale. On a une photo de Xi Jin Ping en 2019 qui pose à peu près dans la même posture que Mao des décennies auparavant. La boucle est bouclée quelque part. Le principe c’est que la « petite maison » s’efface devant la « grande maison ». Ce barrage c’est l’intérêt général donc personne n’a le droit de résister. Ces milliers de déplacés, il ne faut pas les oublier.

Informations pratiques
« Géographie des déplacements contraints en Chine »
Florence Padovani, Editions de la Sorbonne
En vente la librairie Parenthèses