Culture

Un Breton autodidacte au bout du monde, et de lui-même

Il y a trente-deux ans, un jeune homme de Bretagne débarquait à Hong Kong avec un contrat d’hôtel, pas de permis de travail, et aucune intention de rester. Trois mois plus tard, il était renvoyé sans le sou. Il est toujours là. Et depuis huit ans, il peint.

Par Inès Vollery

Son exposition Lumières Intérieures, présentée dans le cadre du French May 2026, est l’histoire de tout ça: d’un homme qui a quitté l’école le plus tôt possible, traversé la Suisse, Londres et les États-Unis, atterri par hasard dans une ville dont il n’est jamais reparti, et qui a découvert, sur le tard, qu’il avait quelque chose à sortir de lui.

Fuir l’école pour faire la sienne

Tout commence par un refus. Celui de l’académisme, du «qu’est-ce que tu veux faire quand tu seras grand», une question qui lui semblait obscène quand on ne connaît pas encore le monde. «J’ai tout fait pour quitter l’école le plus tôt possible, avec un bagage me permettant de voyager et de faire ma propre école.» Ce bagage, c’est un diplôme en restauration, obtenu à l’école hôtelière de Guignard. Suffisant pour commencer dans un cinq étoiles à Genève, continuer à Londres, passer par les États-Unis, revenir.
C’est au Méridien de Piccadilly qu’un collègue rentrant de Hong Kong lui souffle l’idée. «Il cherche un mec d’hôtel à Hong Kong.» L’Ouest ne lui offre plus grand-chose de nouveau. Il prend le job. Trois mois plus tard, pas de permis de travail, pas d’argent. «Je dis, ne t’énerve pas. Laisse venir.» Ça fait trente-deux ans.

La beauté dans les déchets

Il ne s’est pas mis à l’art par vocation romantique. Il s’y est mis parce qu’il déteste le gaspillage, et qu’il trouve la beauté dans presque n’importe quel matériau.
Des planches ramassées dans la rue. Des muselets de champagne accumulés au fil des apéritifs. Des masques usagés, des paquets de cigarettes écrasés, des oranges pourries photographiées sur l’asphalte. «Je trouve ça très humain. C’est un côté de l’humain qui n’est pas très joli à regarder. C’est pour leur flanquer ça à la gueule.»

C’est ainsi que tout a commencé, il y a huit ans. Autodidacte par choix, «je veux savoir ce qu’il y a dedans et ce qui peut en ressortir».
Les premiers soirs, seul dans un bureau après que tout le monde est parti, une bouteille de vin rouge, une toile. «Tout seul avec la toile, c’est comme si j’étais avec personne.»
Thérapeutique. Libérateur. Une macération de plusieurs décennies qui finit par déborder.

Inner Out, Lumières Intérieures: puiser et sortir

Sa première exposition solo, en 2023, s’appelait Inner Out. Le titre dit tout: puiser à l’intérieur pour faire sortir ce qui est là. Lumières Intérieures poursuit la même logique, avec une attention particulière à la couleur comme force d’impact plutôt que comme élément décoratif.
Son travail est presque entièrement abstrait. Très peu de figuratif, trois ou quatre toiles tout au plus. Ce qui l’intéresse, c’est ce qu’une couleur fait à un corps avant même que le cerveau intervienne.
«Vous rentrez dans une salle toute mauve, toute rouge, toute jaune, vous êtes impactés. Vous ne l’analysez pas, mais il se passe quelque chose.»
C’est exactement ce qu’il cherche: immobiliser les gens, les forcer à se poser des questions, pas sur la peinture, mais sur eux-mêmes.

DU O1, O2, O3: Le yin-yang des relations humaines

Parmi les œuvres présentées, la série DU O occupe une place centrale. DU O1, DU O2, DU O3: des toiles construites autour de deux couleurs majeures, le bleu et l’orange, le bleu et l’ocre, qui se font face, se frôlent, s’interpénètrent au centre de la composition.
«C’est un peu un yin-yang en linéaire.»

Deux couleurs, deux individus. Un couple, des amis, deux caractères opposés qui coexistent. Les patterns de l’un viennent s’infiltrer dans le territoire de l’autre, du bleu dans l’ocre, de l’or dans le bleu. Ces intrusions, ce sont les interactions: «l’amour, l’amitié, l’agacement, l’irritation, l’argument, le conflit.»
Rien n’est édulcoré.
La relation humaine est belle et conflictuelle, et la peinture le dit sans mots. «C’est moi avec ma partenaire, mes ex, c’est tout le monde. C’est assez universel. Chacun interprète.»

Hong Kong, 30 ans et jamais rassasié

Après trente-deux ans, la ville ne l’a pas usé. Elle continue de le nourrir, surtout par le contraste. Lumière et ombre, vieux et neuf, luxe et décrépitude, humanité bruyante et silences inattendus. Il photographie tout: les rues, les déchets, les ombres au sol. Il a choisi son téléphone uniquement pour la qualité de l’appareil photo. «Je suis beaucoup sur les ombres.»
Hong Kong, c’est sa matière première autant que ses muselets de champagne.
Une ville qui ne se laisse pas épuiser, qui offre chaque jour quelque chose de nouveau à qui sait regarder. «Je ne suis pas rassasié. C’est ça tous les jours.»

L’art comme liberté, pas comme message

Sur le French May, il est d’une franchise désarmante.
Ce n’est pas la culture française qui l’a motivé à participer, c’est la visibilité. «Tout créateur cherche à pouvoir exposer son travail.» Trente ans à Hong Kong sans vraiment saisir ce qu’était le French May. Et puis, l’occasion de toucher un public plus large. «Soyons honnêtes.»
Cette honnêteté-là, on la retrouve dans sa conception de l’art. Il refuse catégoriquement l’idée d’un message. «Regarde et tu découvres par toi-même. Mon expression est là. Ta perception est la tienne.» L’abstraction, pour lui, c’est précisément ça: la liberté d’expression donnée au spectateur autant qu’à l’artiste. Pas de clé de lecture imposée, pas de bonne réponse. Un espace ouvert, des couleurs qui agissent, et chacun qui y projette ce qu’il porte.
«En chacun, il y a une âme créative.»

Il a mis des décennies à trouver la sienne. Elle est là maintenant, sur les toiles. À vous de voir ce qu’elle vous dit.

——————————-
Lumières Intérieures

Exposition qui a eu lieu du 18 au 14 mai dans le cadre du French MayArt festival 2026.
Yannick Chevrel, artiste expressionniste abstrait, crée des combinaisons de couleurs complexes qui non seulement captivent le regard, mais suscitent également des émotions.