« On a feulé chez M. Sloop » : Quand un monologue devient un multilogue
Rencontre avec Agnès Seelinger, comédienne, metteuse en scène et fondatrice de la Seelinger Arts Foundation. Elle reprend la pièce « On a feulé chez M. Sloop » les 17 et 18 avril au Fringe, un monologue qu’elle a déjà interprété à Hong Kong en janvier dernier. Écrite par Bernard Mazeas-le roux, cette pièce la voit incarner plus de 15 personnages.
Propos recueillis par Catya Martin

Qu’est-ce qui vous a donné envie de reprendre cette pièce aujourd’hui ?
Agnès Seelinger : Chez moi, les envies sont souvent impulsives. J’avais joué cette pièce il y a près de 20 ans, seulement 3 ou 4 fois, et j’avais l’impression de ne pas avoir terminé cette aventure. J’avais envie, comme à mon habitude, de me remettre en danger et de retrouver le trac. C’est essentiel pour moi en tant que metteuse en scène : ressentir cette émotion me permet de mieux expliquer aux acteurs que je dirige ce qu’ils peuvent éprouver sur scène.
Quand on travaille pour une fondation caritative, il n’y a aucune pression, car on ne peut pas vraiment « rater ». Tout ce qu’on fait est perçu comme formidable. Mais lors d’une tournée récente à Singapour, j’ai ressenti un trac intense. Et soudain, j’ai entendu la phrase que je répète souvent aux acteurs : « Le trac, c’est une énergie généreuse et bienveillante. » Je me l’ai dite à moi-même, et il a disparu. J’étais enfin dans un état d’esprit charitable, où l’art existe pour donner du plaisir.
Dans un contexte empathique, donc.
Exactement.
Vous avez adapté le texte original pour en faire un multilogue, pourrait-on dire ?
Oui, tout à fait.
Pouvez-vous décrire un moment précis de l’adaptation où le texte a pris une direction inattendue ?
C’est arrivé quand le tigre est apparu. Je me suis demandé : « Comment vais-je faire un tigre ? » Même il y a 17 ans, je n’étais pas en état de jouer un tigre ! C’est drôle, car cette histoire, je l’ai partagée avec Didier Caron, un auteur à succès et un ami avec qui j’ai souvent travaillé. Je lui avais demandé de m’aider à me mettre en scène. En discutant avec lui, l’image de Bagheera, perché sur sa branche en train de se lécher la patte, nous est venue spontanément. Et le tigre est apparu comme une évidence.

Dans le même esprit, y a-t-il une réplique ou un passage que vous avez découvert tardivement et qui a changé votre lecture de la pièce ?
C’est la fin. La fin du monologue m’a révélé toute la dimension dramatique cachée derrière le comique. C’est une comédie dramatique, et c’est fascinant de voir que les enfants, dès 5 ans, perçoivent ce qui est drôle, tandis que les parents saisissent l’histoire tragique de M. et Mme Sloop. À Singapour, j’ai vu des enfants rire aux éclats, tandis que les adultes comprenaient la détresse des personnages.
Comment vous préparez-vous physiquement pour enchaîner plus de 15 personnages sans montrer de fatigue ?
Je fais du cardio, sérieusement. Quand j’ai décidé de reprendre ce monologue il y a un an et demi, j’ai réalisé que je n’avais plus l’endurance nécessaire. Je me suis remise au cardio, à la gymnastique, aux vitamines et à la créatine. C’est un entraînement sportif. Ayant une formation de danseuse — j’ai un bac technicien de la musique et de la danse —, je sais ce que cela implique. À une époque, je faisais 30 heures de danse par semaine. J’ai abordé ce projet comme un nouveau marathon.
On parle de monologue ou de multilogue. Y a-t-il un marqueur, un micro-geste qui signale la transition entre les personnages ?
Il y en a beaucoup ! Il y a le regard, les voix, les postures. Chaque personnage a ses propres caractéristiques. Alexine, par exemple, se distingue immédiatement. Mme Sloop est totalement différente de M. Sloop, dont le problème évolue au fil de la pièce. Le tigre, lui, a un regard et une position de tête qui lui sont propres. Tout s’enchaîne, mais chaque personnage a un trait distinctif.
Vous avez joué cette pièce en janvier à Hong Kong, au Fringe. Un retour de spectateur vous a-t-il surprise, voire fait repenser votre interprétation ?
Un spectateur m’a demandé si j’étais schizophrène. Ce n’était pas négatif, mais cela m’a fait réfléchir. C’est vrai que les transitions entre les personnages sont si rapides que cela peut prêter à confusion. Mais c’est une technique.
D’ailleurs, je compte donner cette pièce à un acteur chinois. Ce sera une interprétation totalement différente !
Pour finir sur la pièce, quelle scène provoque le plus souvent l’émotion la plus forte dans la salle, et pourquoi ? Et qu’est-ce qui déclenche les plus grands éclats de rire ?
Les plus grands fous rires viennent d’un petit garçon. Les enfants adorent cette scène. Quant à l’émotion, c’est la détresse de Mme Sloop qui touche le plus.
Lors de notre dernière rencontre, vous aviez évoqué une version en cantonais. Où en êtes-vous ?
Nous aurons des surtitres en anglais et en cantonais, ce qui est déjà formidable. Mais comme je ne lâche jamais une idée, j’ai repéré un acteur avec qui j’ai travaillé sur « Wait! », une production de Nastassia Faure. J’aimerais qu’il interprète « On a feulé chez M. Sloop » en cantonais l’année prochaine, lors du Festival Fringe.
Allez-vous conserver la pièce telle qu’elle est aujourd’hui, ou l’adapterez-vous pour Hong Kong ?
Je vais forcément l’adapter. Il est essentiel de l’adapter à la culture hongkongaise. Je travaille avec mon amie Annie Au Yeung, qui a déjà traduit une première version. Elle connaît parfaitement les deux cultures, ce qui nous permet d’échanger sur les nuances linguistiques, psychologiques et émotionnelles de la pièce. Ce comédien a 22 ans et pratique le jujitsu, ce qui ouvre des possibilités scéniques extraordinaires.

Cela signifie-t-il que vous partez de zéro, en repartant de la pièce originale pour créer une nouvelle adaptation ?
Bien sûr.
Sur cette pièce, « On a feulé chez M. Sloop », vous avez des partenariats institutionnels. Marion Burlaud, responsable de la communication pour la Fondation, quels sont ces partenariats ?
Marion Burlaud : Nous avons notamment un partenariat éducatif et culturel avec le Lycée Français International. Ce partenariat se manifeste de plusieurs façons : une représentation de « On a feulé chez M. Sloop » sera offerte aux élèves du lycée. Agnès animera également des ateliers de développement personnel, utilisant des exercices théâtraux pour apprendre à prendre la parole en public, se positionner sur scène, ou préparer des entretiens. Ces ateliers sensibilisent aussi les élèves à la pratique artistique et au théâtre.
Vous avez travaillé en Chine et mené de nombreux projets là-bas. Quel apprentissage clé en avez-vous tiré, et comment l’appliquez-vous aujourd’hui dans vos ateliers à Hong Kong ?
Agnès Seelinger : J’ai surtout appris à être à l’écoute des différences de perception, de compréhension et de vision. Je n’ai pas d’outil magique, si ce n’est ma sensibilité. C’est sur elle que je dois rester constamment vigilante. Il s’agit d’une écoute multidimensionnelle : visuelle, tactile, respiratoire, verbale. C’est universel. Même si je ne comprends pas le cantonais, et seulement un peu le mandarin, j’ai développé la capacité d’observer les gens. Leur langage corporel est universel. Je peux ressentir quand quelqu’un ne va pas bien, voir la différence, percevoir l’instabilité. C’est devenu naturel pour moi, et c’est cet outil que j’utilise.
Appliquez-vous cela à vous-même ?
Absolument, tous les jours. Tout ce que je prêche, je le mets en pratique. Je sais que la régularité est l’une des clés de l’évolution, du changement et de la réussite.
Pour terminer sur « On a feulé chez M. Sloop », ce multilogue exige une grande régularité dans le travail. En une phrase, quel sentiment souhaitez-vous que les spectateurs emportent en quittant la salle ?
« Elle est folle ! »
C’est sur cette phrase qui résume bien l’esprit de la pièce, que nous allons conclure.
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« On a feulé chez M. Sloop »
Vendredi 17 avril à 19h et samedi 18 avril à 16h et 19h
Fringe Club – Central, Underground Theatre
Une pièce de Bernard Mazeas – le roux, produite et présentée par la Seelinger Arts Foundation.
En français, avec surtitres en anglais et cantonais.
Billetterie : https://www.art-mate.net/doc/93863
Photo : ©SophieBonninRocher

