{"id":6150,"date":"2020-10-05T20:41:16","date_gmt":"2020-10-05T19:41:16","guid":{"rendered":"http:\/\/www.traitdunionmag.com\/?p=6150"},"modified":"2020-11-06T12:42:17","modified_gmt":"2020-11-06T11:42:17","slug":"relire-camus","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.traitdunionmag.com\/?p=6150","title":{"rendered":"Relire Camus\u00a0!"},"content":{"rendered":"<p><span style=\"font-weight: 400;\">Par Matthieu Motte<\/span><\/p>\n<p><strong>La Peste, comme une cure de lecture.<\/strong><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">\u00abCe que l\u2019on apprend au milieu des fl\u00e9aux, c\u2019est qu\u2019il y a dans les hommes plus \u00e0 admirer qu\u2019\u00e0 m\u00e9priser\u00a0\u00bb. Qu\u2019elle fut r\u00e9confortante \u00e0 lire en mai 2020 cette phrase publi\u00e9e par Gallimard \u00e0 l\u2019\u00e9t\u00e9 1947. Sous la plume d\u2019Albert Camus, qui sera couronn\u00e9 une d\u00e9cennie plus tard du Nobel de litt\u00e9rature, elle rappelle \u00e0 l\u2019humaniste que chacun porte en lui la forme enti\u00e8re de l\u2019humaine condition; que dans le \u00ab\u00a0bruit et le remuement\u00a0\u00bb pascalien, il faut faire le pari de la grandeur plut\u00f4t que celui de la mis\u00e8re et de la d\u00e9r\u00e9liction. Que si dans la col\u00e8re,\u00a0\u00ab\u00a0un homme \u00e7a s\u2019emp\u00eache\u00a0\u00bb\u00a0(dans le Premier Homme, posthume), il a dans l\u2019injustice et l\u2019adversit\u00e9 le devoir de se r\u00e9volter, de\u00a0\u00ab\u00a0faire son m\u00e9tier d\u2019homme\u00a0\u00bb. Cette le\u00e7on emplie d\u2019espoir d\u00e9tonnait alors que les d\u00e9combres de la Seconde Guerre mondiale \u00e9taient encore fumantes. Elle r\u00e9sonne aujourd\u2019hui comme une kyrielle d\u2019autres phrases du livre \u00e0 l\u2019aune de la crise sanitaire que nous subissons depuis janvier dernier. En relisant ce roman, premier succ\u00e8s populaire de Camus qui est devenu un classique depuis (\u00e0 la grande surprise de l\u2019\u00e9crivain qui le trouvait indigeste et mal \u00e9crit), les comparaisons et les analogies avec ce que nous avons v\u00e9cu et vivons encore tomb\u00e8rent comme des nues. La lecture de\u00a0La Peste\u00a0est salutaire et demeure plus que d\u2019actualit\u00e9 en cette ann\u00e9e du rat de m\u00e9tal.\u00a0<\/span><\/p>\n<p><strong>La Peste comme une \u00e9chappatoire<\/strong><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">\u00ab\u00a0Je veux exprimer au moyen de la peste l\u2019\u00e9touffement dont nous avons tous souffert\u00a0\u00bb.\u00a0Cette phrase qui porte la vocation du livre vous invite \u00e0 d\u00e9vorer les premi\u00e8res pages et \u00e0 suivre la voix si singuli\u00e8re du narrateur dont l\u2019identit\u00e9 n\u2019est r\u00e9v\u00e9l\u00e9e qu\u2019\u00e0 la fin. Le tableau est inqui\u00e9tant, l\u2019atmosph\u00e8re se veut pesante dans cet Oran des ann\u00e9es 40 (qui n\u2019a jamais connu d\u2019autre \u00e9pid\u00e9mie que celle de la fiction de Camus) et pourtant la bouff\u00e9e d\u2019oxyg\u00e8ne procur\u00e9e par la lecture des quelque quatre-cent pages en folio en a convaincu et soulag\u00e9 plus d\u2019un ces derniers temps. Les chiffres de vente de l\u2019opus ont bondi ces derniers mois, en Italie notamment, au plus fort de la crise. \u00c7a ne vous aura pas \u00e9chapp\u00e9, la litt\u00e9rature s\u2019av\u00e8re \u00eatre un recours ultime quand l\u2019actualit\u00e9 s\u2019embrase. Tant un r\u00e9confort qu\u2019un exutoire, comme une plong\u00e9e dans les classiques pour y retrouver les bons mots, qui apaisent, qui rassurent, qui soignent&#8230; Souvenez-vous, figuraient au sommet de piles de livres en librairie \u00ab\u00a0Trait\u00e9 sur la tol\u00e9rance\u00a0\u00bb de Voltaire apr\u00e8s Charlie Hebdo, de \u00ab\u00a0Paris est une f\u00eate\u00a0\u00bb d\u2019Hemingway apr\u00e8s les attentats du 13 novembre 2015, de \u00ab\u00a0Notre-Dame de Paris\u00a0\u00bb de Hugo apr\u00e8s l\u2019incendie de la cath\u00e9drale en avril 2019. De m\u00eame, depuis d\u00e9but 2020, les \u00e9ditions Gallimard ont d\u00e9j\u00e0 vendu 40\u00a0% des quantit\u00e9s du livre la Peste habituellement \u00e9coul\u00e9es en une ann\u00e9e. L\u2019\u0153uvre de Camus devrait \u00eatre d\u00e9clar\u00e9e d\u2019int\u00e9r\u00eat public, ses livres rembours\u00e9s par la S\u00e9cu, tant elle prodigue une cure de lecture, un bain de soleil litt\u00e9raire o\u00f9 l\u2019on aime \u00e0 replonger \u00e0 l\u2019envi. L\u2019an dernier, j\u2019\u00e9coutais en audiobook \u00ab\u00a0Noces\u00a0\u00bb cont\u00e9e par Mesguich tout en regardant d\u00e9filer la lande bretonne par del\u00e0 le plexiglas d\u2019un train \u00e0 grande vitesse :\u00a0\u00ab\u00a0Un champs d\u2019amour sans espoir peut aussi figurer la plus efficace des r\u00e8gles d\u2019action.\u00bb\u00a0Ce genre d\u2019assertions implacables dont fourmillent les chapitres m\u2019avaient d\u00e9j\u00e0 confirm\u00e9 que le talent de Camus n\u2019avait pas attendu le nombre des ann\u00e9es : 26 au moment de la r\u00e9daction de ce sublime chant de Tipasa, Djemila et Alger. Ces quatre m\u00e9ditations lyriques s\u2019\u00e9ploient sur la jouissance de vivre qui n\u2019est pas si contradictoire avec la qu\u00eate de sens, ni avec celle du bonheur&#8230; La prosodie de sa verve d\u00e9tient une musique hors du commun, faite de franchise et de mots justes comme un grand fr\u00e8re bienveillant qui r\u00e9conforte, inspire et vous indique o\u00f9 creuser pour trouver la beaut\u00e9 de ce monde:\u00a0\u00ab\u00a0Tout \u00eatre beau \u00e0 l\u2019orgueil naturel de sa beaut\u00e9 et le monde aujourd\u2019hui laisse son orgueil suinter de toutes parts.\u00a0<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Devant lui, pourquoi nierais-je la joie de vivre, si je sais ne pas tout renfermer dans la joie de vivre\u00a0? Il n\u2019y a pas de honte \u00e0 \u00eatre heureux. Mais aujourd\u2019hui l\u2019imb\u00e9cile est roi, et j\u2019appelle imb\u00e9cile celui qui a peur de jouir.\u00a0\u00bb\u00a0Le soleil, les bains de mer, le football, son Alg\u00e9rie natale et les cycles de l\u2019absurde, de la r\u00e9volte et de l\u2019amour. Ces mots sont simples, cette \u00e9num\u00e9ration sans \u00e9quivoque; on pourrait les retourner dans tous les sens qu\u2019ils aboutiraient \u00e0 la m\u00eame projection : la vie et la pens\u00e9e g\u00e9niale d\u2019un type simple, gorg\u00e9e de rayons et d\u2019humanit\u00e9. Camus nous parle. L\u2019\u00e9prouver ainsi rel\u00e8ve du syndrome et je ne m\u2019\u00e9tonnerais pas qu\u2019une litt\u00e9rature abondante existe sur le sujet.<\/span><\/p>\n<p><strong>La Peste comme une le\u00e7on de choses et une exp\u00e9rience de vie<\/strong><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Mais le soleil qui se savoure comme un fruit juteux sur les ruines de Tipasa se charge d\u2019un autre magn\u00e9tisme dans la Peste, presque t\u00e9n\u00e9breux:\u00a0\u00ab\u00a0Le soleil incessant, ces heures au go\u00fbt de sommeil et de vacances, n\u2019invitaient plus comme auparavant aux f\u00eates de l\u2019eau et de la chair. Elles sonnaient creux au contraire dans la ville close et silencieuse. Elles avaient perdu l\u2019\u00e9clat cuivr\u00e9 des saisons heureuses. Le soleil de la peste \u00e9teignait toutes les couleurs et faisait fuir toute joie.\u00a0\u00bb\u00a0La lecture du chef d\u2019\u0153uvre de Camus m\u2019a rappel\u00e9 cette eau ferrugineuse au go\u00fbt de sang mais tr\u00e8s bonne pour la sant\u00e9.\u00a0<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">A la fronti\u00e8re franco-espagnole cet \u00e9t\u00e9, des enfants qui s\u2019abreuvaient \u00e0 une source naturelle faisaient la grimace, sentant en leur palais le m\u00eame go\u00fbt que s\u2019ils avaient l\u00e9ch\u00e9 une \u00e9gratignure ou une plaie. Rassur\u00e9s par leurs parents qui leur affirmaient que c\u2019\u00e9tait excellent pour le corps, ils retournaient boire au bac en pierre. Je n\u2019en ai pas bu, \u00e9c\u0153ur\u00e9 sur parole, mais je reprenais le fil de ma lecture avec les m\u00eames dispositions : la Peste a un go\u00fbt de fi\u00e8vre mais c\u2019est une cure de jouvence. C\u2019est une le\u00e7on de choses qui incube en litt\u00e9rature l\u2019objet concret et infectieux pour nous dessiller les yeux et adopter une r\u00e9action digne, de courage, de pers\u00e9v\u00e9rance, raisonn\u00e9e et sans triomphalisme. C\u2019est un chant d\u2019espoir en temps de crise qui est salutaire car il montre avec force, avec la lumi\u00e8re d\u2019un soleil crue oserait-on dire, que le repli sur soi et la bassesse d\u2019\u00e2me ne sont que les effets secondaires du fl\u00e9au, que l\u2019altruisme et la solidarit\u00e9 en sont les s\u00e9rums. Rappelons que c\u2019est Alexandre Yersin, disciple de Pasteur et explorateur de l\u2019Indochine (il a cr\u00e9\u00e9 la ville de Dalat et fond\u00e9 l\u2019\u00e9cole de m\u00e9decine de Hano\u00ef) qui d\u00e9couvrit en 1894 le bacille responsable de la maladie, Yersinia pestis, bact\u00e9rie d\u2019une extr\u00eame virulence. Rappelons \u00e9galement qu\u2019une \u00e9pid\u00e9mie de peste d\u00e9ferla en 1894 sur la c\u00f4te sud de la Chine et sur Hong-Kong.\u00a0<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Le m\u00e9decin diligent\u00e9 par l\u2019institut Pasteur pour \u00e9tudier les causes de l\u2019\u00e9pid\u00e9mie, am\u00e9nagea une petite paillote en guise de laboratoire de fortune. Et soudoyant de quelques piastres des matelots anglais qui enterraient les cadavres, il eut acc\u00e8s au d\u00e9p\u00f4t mortuaire o\u00f9 il pr\u00e9leva des bubons, devenant ainsi le premier \u00e0 isoler le bacille et \u00e0 proposer le premier s\u00e9rum anti-pesteux. Pour les plus curieux, \u00ab\u00a0la peste bubonique \u00e0 Hong-Kong\u00a0\u00bb \u00e9crit par le Dr Yersin est d\u2019ailleurs consultable en ligne et en int\u00e9gralit\u00e9 sur le site web de l\u2019universit\u00e9 de m\u00e9decine de Paris Descartes. Ainsi notre honorable compatriote, l\u00e9gitimement port\u00e9 aux nues de son vivant au Vietnam o\u00f9 il \u00e9tait consid\u00e9r\u00e9 comme un bouddha et apr\u00e8s sa mort comme un bienfaiteur de l\u2019humanit\u00e9 pourrait \u00eatre le trait d\u2019union entre la France, la peste et Hong-Kong et le parall\u00e8le pourrait s\u2019arr\u00eater l\u00e0.\u00a0<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Mais la Peste nous porte bien au-del\u00e0 du clin d\u2019\u0153il historique ou m\u00e9dical. Camus brosse le tableau \u00e9pique d\u2019une ville qui suffoque et qui nous semble bien famili\u00e8re. La riche palette de personnages, protagonistes et secondaires, offre \u00e0 la r\u00e9flexion du lecteur des \u00e9chantillons d\u2019humanit\u00e9s confront\u00e9es au fl\u00e9au, lui provoquant de l\u2018empathie ou des mouvements de r\u00e9pulsion, lui exhibant des exemples \u00e0 suivre ou des malhonn\u00eatet\u00e9s crasses. M\u00eame si l\u2019auteur s\u2019\u00e9tait beaucoup document\u00e9 sur les pestes de l\u2019Histoire qui avaient d\u00e9cim\u00e9 des millions d\u2019\u00e2mes et aliment\u00e9 les chroniques, il y a des similitudes criantes entre le livre et la r\u00e9alit\u00e9 de la crise qui conf\u00e8rent \u00e0 Camus un fabuleux don de clairvoyance, de lucidit\u00e9 dans la psych\u00e9 humaine qui en font plus un philosophe intemporel qu\u2019un \u00e9crivain sociologue de son temps.<\/span><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Par Matthieu Motte La Peste, comme une cure de lecture. \u00abCe que l\u2019on apprend au milieu des fl\u00e9aux, c\u2019est qu\u2019il<\/p>\n","protected":false},"author":9,"featured_media":6118,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_exactmetrics_skip_tracking":false,"_exactmetrics_sitenote_active":false,"_exactmetrics_sitenote_note":"","_exactmetrics_sitenote_category":0,"footnotes":""},"categories":[18],"tags":[],"class_list":["post-6150","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-culture"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.traitdunionmag.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/6150","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.traitdunionmag.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.traitdunionmag.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.traitdunionmag.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/9"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.traitdunionmag.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=6150"}],"version-history":[{"count":1,"href":"https:\/\/www.traitdunionmag.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/6150\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":6151,"href":"https:\/\/www.traitdunionmag.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/6150\/revisions\/6151"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.traitdunionmag.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/media\/6118"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.traitdunionmag.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=6150"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.traitdunionmag.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=6150"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.traitdunionmag.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=6150"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}