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Antigone d’Anouilh : un combat intemporel entre convictions et compromis

À l’occasion de la représentation d’Antigone de Jean Anouilh par la compagnie CHORUS Théâtre, le jeudi 16 avril au Y Studio, Marion Demeneix et son équipe d’acteurs nous plongent dans une réflexion intemporelle sur la résistance, l’orgueil et le prix de la fidélité à soi-même. Écrit en 1944, en pleine Occupation, ce texte résonne avec une actualité frappante, interrogeant la responsabilité individuelle face à l’injustice et la difficulté du dialogue. Rencontre avec la metteuse en scène et les comédiens, qui nous révèlent les coulisses de cette tragédie moderne, où chaque personnage incarne une facette de nos propres dilemmes.

Propos recueillis par Catya Martin

Marion, qu’est-ce qui vous a poussée à choisir Antigone d’Anouilh pour cette saison ? Qu’est-ce qui résonne dans ce texte de 1944 pour vous aujourd’hui ?

Marion Demeneix : D’une part, je suis à la recherche d’une tragédie française depuis longtemps. J’avais déjà monté Antigone avec un groupe d’adolescents avant le Covid, mais le texte d’Anouilh était trop complexe pour eux, donc j’avais fait un mélange avec l’Antigone de Cocteau. Maintenant, avec Ingrid et Bertrand tous deux disponibles, c’était l’occasion rêvée de la mettre en scène.
C’est en effet un défi de trouver des comédiens capables de porter un texte contemporain tout en étant difficile à maîtriser.

Pour une pièce complexe, quelle lecture particulière souhaitez-vous en donner, la résistance, le conflit intérieur, ou autre chose ?

Marion Demeneix : J’aime penser qu’Antigone représente quelqu’un qui est prête à aller jusqu’au bout de ses croyances. Cela me touche particulièrement, tout comme Créon.
Plutôt qu’une simple opposition, je perçois les deux personnages comme également engagés dans leurs convictions, même si cela les mène à des conséquences désastreuses pour leur famille. Pour moi, cette pièce aborde surtout le dilemme de deux personnes incapables de faire des compromis, ce qui est regrettable.
À la fin, je souhaite que le public réalise que, même avec des passions et des convictions fortes, il est crucial d’écouter l’autre et d’essayer de se mettre à sa place, parfois de faire des compromis. Voilà mon idée.

Ingrid vous incarnez Antigone, un personnage qui semble fragile, mais affiche une force radicale, comment avez-vous abordé cette dualité ?

Ingrid Sera-Gillet : Je ne me suis pas vraiment posé la question. J’ai plongé dans le personnage sans me concentrer spécifiquement sur la fragilité ou la force. Tout cela s’est naturellement développé au fil des scènes et des interactions.

Cela s’est fait de manière fluide lors de votre jeu ?

Ingrid Sera-Gillet : Oui, pendant le jeu, sous la direction de Marion, bien sûr. Je ne me suis pas dit qu’il fallait jouer la fragilité ou quoi que ce soit, cela s’est manifesté au fur et à mesure.

Y a-t-il une scène ou un moment qui vous a particulièrement touchée ?

Ingrid Sera-Gillet : Oui, la scène où elle déclare qu’elle ne veut pas être modeste, qui résume bien, à mon sens, l’adolescence et le refus du compromis. Cela reflète aussi l’extrémisme de l’adolescence.

Bertrand, vous jouez Créon qui lui représente l’ordre de l’État. Comment avez-vous construit ce personnage ?

Bertrand Leduby : En s’appuyant d’abord sur le texte, qui est extrêmement bien écrit et inspirant pour explorer les enjeux du personnage.
Ensuite, lors des répétitions avec Marion, nous avons beaucoup travaillé sur l’improvisation, enrichissant notre compréhension des relations entre Créon et Antigone, ainsi qu’entre Créon et son fils.
Enfin, nous avons examiné le côté très rigide et extrême de Créon qui incarne le droit et la loi. C’est un travail de longue haleine où nous avons cherché à comprendre les ressorts personnels qui nourrissent cette énergie.

Y-a-t-il une scène qui vous a particulièrement marqué ?

Bertrand Leduby : La confrontation entre Créon et Antigone est vraiment cruciale et intense. Je me souviens d’une réplique de Créon où il exprime son amour pour Antigone, en tant que nièce et fiancée de son fils, tout en montrant son extrémisme de roi.
Il évoque un bonheur humain qui les rapproche malgré leurs convictions opposées.
Sylvie, vous êtes le Prologue et le Chœur, une sorte de guide pour le public, comment avez-vous perçu ce rôle sur scène ?
Sylvie-France Deroche : Tout à fait, je pense que je représente un pont entre la tragédie de Sophocle et celle d’Anouilh, alliant un aspect classique à une touche plus contemporaine et ironique. J’interviens pour ponctuer le déroulement de la tragédie, un peu comme des jalons.

Vous vous êtes intégrée assez facilement dans ce rôle ?

Sylvie-France Deroche : Oui, il est vrai que je n’ai pas une place fixe parmi les autres. Je fais des allers-retours tout en apportant une énergie et un message qui diffèrent à chaque fois. J’aime ponctuer le récit, sans véritablement interagir avec eux.

Frédéric, quel est votre ressenti après avoir lu cette pièce et aujourd’hui incarner le garde Jonas ?

Frédéric Lainé : J’avais adoré la pièce en la lisant et j’avais été particulièrement impressionné par la mise en scène avec Robert Hossein et Barbara Schultz, qui était exceptionnelle. Jouer le garde Jonas est un plaisir, car c’est peut-être le seul personnage qui ne soit pas tragique. Tous les autres le sont intensément.
Jonas représente l’ordinaire, préoccupé uniquement par son salaire, son avancement et sa vie quotidienne. Il montre peu d’empathie pour ce qui arrive autour de lui. Il apporte également un peu de légèreté dans cette pièce tragique, ce qui est vraiment intéressant.

Ismène est interprétée par Chloé, et Hémon joué par Zai Xiang Ma. Une première pour tous les deux avec Chorus. Comment s’est passée votre intégration dans cette équipe ?

Chloé Mouteau : Nous participons au groupe de Marion tous les jeudis, et c’est un honneur de jouer Ismène. C’est un personnage très sensible et vulnérable, mais elle possède aussi la force de sœur aînée qui doit soutenir sa sœur coûte que coûte et l’encourager à choisir la vie. Je trouve que c’est un personnage magnifique.

Zai Xiang Ma : Je fais également partie du groupe de théâtre de Marion le jeudi. J’étais ravi qu’elle me propose de jouer Hémon, en partageant la scène avec ces acteurs talentueux. J’apprécie Hémon car, surtout dans sa scène avec Antigone, nous voyons un autre aspect d’elle, qu’on ne retrouve pas vraiment ailleurs dans la pièce.

Quel message le public devrait retenir en sortant, garder en mémoire ?

Frédéric Lainé : Il y a d’une part Antigone et d’autre part Créon, dont l’orgueil le mènera à sa chute.
Mais ce qui est intéressant dans la pièce d’Anouilh, c’est qu’elle n’impose pas un jugement clair sur qui a raison ou tort. Cela en fait une belle occasion de débattre et d’engager un véritable dialogue. J’espère vraiment que le public discutera après la représentation de ce qui aurait pu être fait différemment, c’est essentiel.

Marion Demeneix : J’espère qu’ils réaliseront le travail exceptionnel que ces acteurs ont accompli. Jouer une tragédie est un défi spécial. Je pense que personne ici n’a jamais joué dans une pièce d’une telle intensité. Une tragédie inspirée d’une tragédie grecque, celle de Sophocle. Nous avons beaucoup parlé de la différence entre Sophocle et Anouilh. J’espère que le public sortira de cette expérience avec un sentiment fort face à la performance et à la générosité des comédiens. J’aimerais qu’ils soient vraiment impressionnés par leur jeu.

Qu’est-ce qu’il ne faut absolument pas manquer lors de cette représentation ? Y a-t-il un moment particulier ou une atmosphère à saisir pour rester captivé ?

Marion Demeneix : C’est vrai que rester attentif pendant deux heures à une telle intensité peut être un vrai défi ! Nous ferons de notre mieux pour maintenir l’attention avec la lumière, la musique et la beauté du texte.

Chloé Mouteau : Il est essentiel de plonger dans le texte, car Anouilh y a mis une réflexion minutieuse dans chaque mot et virgule. La beauté du texte combinée à la mise en scène de Marion valent vraiment le détour !

Que pourriez-vous dire pour inciter les gens à venir assister à cette représentation, même si cela peut sembler intimidant au départ ?

Bertrand Leduby : Chaque spectateur pourra s’identifier à l’un des personnages, j’en suis sûr.

Sylvie-France Deroche : C’est une pièce qui déborde d’humanité.

Marion, un dernier mot pour conclure ?

Marion Demeneix : Oui, absolument. J’adore la tragédie, et j’aime beaucoup le théâtre grec, et je crois que personne ne peut se passer de ce genre de représentation. Anouilh offre une belle façon d’honorer l’héritage du théâtre grec, qui est à la base de tout. J’espère donc que cela intriguera le public et leur donnera envie de découvrir davantage de tragédies.

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« Antigone » de Jean Anouilh
Jeudi 16 avril 20h00 – Y Studio Mise en scène : Marion Demeneix
Distribution : Antigone : Ingrid Sera-Gillet – Créon : Bertrand Leduby – Ismène: Chloé Mouteau – La nourrice : Axelle Cohu – Hémon : Zai Xiang Ma – Le garde : Frédéric Lainé – Le prologue et le chœur : Sylvie-France Deroche
Y Studio – Youth Square 2F, Youth Square, 238 Chai Wan Rd, Chai Wan, Billets : https://ticketdood.com/e/587/antigone-16042026