« Vous êtes les vrais ambassadeurs de la France »

 

Normalien et agrégé d’histoire, le nouveau consul général de France à Hong-Kong et Macao, Alexandre Giorgini, a pris ses fonctions peu de temps avant le passage du typhon Mangkhut les 16 et 17 septembre dernier. Une carrière débutée en 1999 au Quai d’Orsay à la direction des affaires stratégiques, de la sécurité et du désarmement. Un passage à l’ENA puis fraîchement diplômé il revient au ministère des Affaires étrangères pour s’atteler à la coopération européenne. C’est ensuite, en 2004 qu’il sera envoyé à Rome où il restera quatre ans, puis Moscou, de 2008 à 2012 où il occupera les fonctions de conseiller politique mais aussi diplômé de l’université Lomonossov en… chinois. 2012 verra son retour au quai d’Orsay cette fois au service de presse et de communication avec un poste de porte-parole adjoint avant de rejoindre l’ancienne colonie britannique. Marié à une diplomate, père de deux jeunes enfants de 5 et 2 ans, le nouveau consul général de France se donne comme mission de « porter haut les couleurs de la France ». Interview.

Par Catya Martin

Trait d’Union : Alors, Alessandro ou Alexandre ?

Alexandre Giorgini : C’est une excellente question. Mon prénom inscrit à l’état civil est bien Alessandro. Je suis, comme mon prédécesseur, d’origine italienne.

Mais comme on m’a trop souvent appelé à l’école Alexandro, j’ai souffert de cette confusion donc j’ai choisi comme nom d’usage, Alexandre.

Comment s’est passée votre arrivée à Hong-Kong ?

L’arrivée s’est passée sans transition. J’ai eu la chance d’être en poste à Paris avant, ce qui m’a permis de faire le tour des ministères, d’avoir accès aux différentes directions concernées et donc d’engager un gros travail de préparation.

Ce qui me frappe ici, c’est la multitude des sujets à traiter. C’est un poste qui permet de traiter à la fois du domaine consulaire, d’économie, de l’influence culturelle mais aussi de la recherche.

Ca ne s’arrête jamais, c’est ce qui est formidable.

Lors de votre présence à Paris vous avez pu rencontrer la Chief Executive de Hong-kong, Carrie Lam avant votre prise de fonction lors de son voyage officiel.

J’ai effectivement eu la chance de pouvoir la rencontrer en juin dernier à Paris. J’en profite d’ailleurs pour remercier chaleureusement mon prédécesseur, Eric Berti. Il a été très généreux avec moi aussi bien en informations qu’en temps qu’il m’a consacré. C’est donc lui qui m’a présenté à Carrie Lam. Notre échange m’a permis d’avoir un premier contact direct et je vais la revoir très prochainement.

Vous avez obtenu votre diplôme de chinois à Moscou ?

Exactement. Mon poste en Russie m’amenait à beaucoup voyager. Chargé de la politique intérieure, je faisais le suivi des régions. En Russie, suivre les régions c’est aller vers l’est. Je suis allé de plus en plus à l’est, en Sibérie, en Iakoutie, à Vladivostok au bord du Pacifique. Lors de mes deux dernières années à Moscou, je me suis lancé dans l’apprentissage du mandarin en cours du soir. Je m’intéressais beaucoup à la Chine. A cette époque il y avait un vrai débat en Russie sur l’influence chinoise et je voulais en savoir plus. Je me suis donc inscrit à l’université de Moscou, l’université d’État Lomonossov. Même si je sais qu’à Hong-Kong, on parle le cantonais, cela m’aide et m’a donné des clés de compréhension culturelle.

Vous prenez vos marques et découvrez la communauté française qui est importante. Quelles sont vos premières impressions ?

Elle est très diverse. Evidemment le rayonnement économique de notre communauté est la première image que l’on a en arrivant. Mais ce qui m’a frappé, c’est de voir que nous en avions beaucoup d’autres, notamment culturelle ou associative. Je ne m’y attendais pas.

La vitalité associative est une marque de fabrique de la France. Toutes les communautés étrangères n’exportent pas cet altruisme propre à la société française et que je trouve très beau.

Plusieurs sujets arrivent sur votre bureau. La situation des psys occidentaux, dont français, le lycée français et bien d’autres. Comment allez-vous procéder ?

J’arrive. Il est donc important dans un premier temps d’identifier les problèmes ou les blocages. Je fais confiance à mon équipe, qui connaît bien les dossiers. Certains dossiers ont une dimension juridique importante comme par exemple celui de la situation des psychologues qui se double d’un enjeu sur la reconnaissance des diplômes. Nous sommes actuellement en train de l’étudier. Je veux avoir bien conscience de l’ensemble des enjeux avant d’agir. Je vais donc en parler avec des juristes mais aussi avec mes collègues européens. S’il y a une démarche à faire, c’est plus efficace de la faire ensemble.

Et le lycée français ?

Le dossier du lycée est pour moi essentiel. D’abord parce que je suis consul général, mais aussi parent d’élève et ancien professeur. C’est un très gros lycée avec plus de 2.700 élèves à la rentrée. Ce lycée est hors norme, il n’est pas sur le modèle des établissements scolaires français que l’on trouve dans le monde. Avec sa filière française et sa filière internationale, je le prends comme une richesse et trouve formidable qu’un Français à Hong-Kong puisse avoir le choix pour son enfant. Ce qui est important, ce sont les opportunités que l’on ouvre pour les enfants.

C’est un lycée qui a beaucoup crû, qui s’est beaucoup agrandi. Qui a crû en effectif mais aussi en nombre de sites. A ce sujet, l’un des moments phares de l’année pour notre communauté sera l’inauguration officielle du nouveau campus du Lycée Français à Tseung Kwan O le 30 novembre prochain. C’est un nouveau campus modèle, de haute qualité environnementale, pour lequel nous nous sommes mobilisés : d’un point de vue politique, avec l’appui de ce consulat auprès du gouvernement de Hong-Kong pour obtenir l’attribution généreuse de sa part du terrain ; mais aussi sur le plan financier, avec une subvention de 3,5 millions d’euros de la part de l’Agence pour l’Enseignement Français à l’Etranger (AEFE).

La priorité pour moi est maintenant que ce lycée se stabilise dans sa gestion, dans son management, dans son identité. Il ne faut pas fragiliser ce beau produit et ce sera mon fil conducteur dans ce dossier.

J’ai participé le premier jour de mon arrivée au conseil d’administration. J’y ai trouvé une équipe professionnelle, un proviseur formidable avec une grande expérience, un conseil d’administration avec des Français qui sont très impliqués à titre bénévole bien qu’ayant tous un métier de leur côté. C’est remarquable.

L’objectif immédiat est de clarifier la relation avec l’AEFE. Nous sommes dans le cadre d’une convention dont le conseil d’administration a souhaité faire évoluer le contenu. Il y a une négociation, ce qui est normal. Nous ne sommes pas sur un modèle monolithique. Mon objectif est que la négociation aboutisse à une relation juridique clarifiée et stable.

Avec selon vous cette volonté de tout faire pour maintenir le lien avec l’AEFE ?

Il y a plusieurs degrés de liens avec l’AEFE. Gestion directe, conventionnement, partenariat. Compte tenu de l’histoire de l’établissement de Hong-Kong, je pense que personne n’a l’idée de couper les liens avec l’AEFE.

En tant que consul général, je ne veux pas intervenir dans les choix. Il faut respecter le principe de la liberté du conseil d’administration. L’important pour moi est de ne pas fragiliser l’outil du lycée et donc que l’on parvienne assez vite à un texte où tout le monde puisse se retrouver.

C’est une démarche très diplomatique ?

C’est le seul rôle que je puisse avoir. Une immixtion autoritaire n’a pas lieu d’être. J’ai pu rencontrer les responsables de l’AEFE à Paris et ils ont tous conscience que Hong-Kong est un établissement avec une histoire très particulière.

Il faut donc la respecter, la prendre comme elle est. Je n’ai pas d’agenda caché ou d’idées préconçues.

Comme je vous l’ai dit, la coexistence d’une filière française d’un côté et internationale de l’autre est une véritable richesse. Mon souci est que cet établissement reste un établissement avec une offre française et liée à la France : on a une communauté française dont les enfants doivent être scolarisés. Cela fait aussi partie de la richesse de notre pays : nous sommes un des seuls pays à avoir un réseau scolaire mondial aussi étendu.

Quelle est votre feuille de route ? Votre ambition pour la France à Hong-Kong ?

Il n’y a pas d’hésitation à avoir quand on est à la tête d’un aussi beau poste diplomatique. Lorsque l’on a sur place une si belle communauté française, le seul mot d’ordre possible est : porter haut les couleurs de la France.

Nous sommes dans un endroit où l’on parle de la France. Les Français marquent grâce à leur rayonnement.

Je ferai tout pour conserver cela, mais je suis quand même assez prudent : rien n’est jamais acquis. Nous sommes dans un environnement très concurrentiel, nos entreprises sur le terrain subissent la concurrence de plus en plus forte des entreprises qui viennent de Chine continentale, l’offre culturelle arrive aussi du côté des Australiens, des Canadiens ou d’autres partenaires européens. Donc nous ne sommes pas en situation de monopole. Mon objectif est de préparer l’avenir en ne nous cantonnons pas dans les domaines où nous considérons que la position de la France est garantie.

Il faut donc soutenir les secteurs qui font face à la réduction de la demande et à l’accroissement de l’offre des concurrents, mais il faut aussi voir quels sont les nouveaux domaines dans lesquels nous pouvons injecter une offre française.

Je crois beaucoup au secteur de l’économie du vieillissement et de la santé. Nous avons la chance d’avoir ici un Institut Pasteur qui est un magnifique fleuron de la France. Notre pays est à l’avant-poste de la lutte pour la santé. Pasteur est un des Français que l’on connaît dans le monde entier. C’est une des raisons qui a fait que je me suis rendu dès mon arrivée à l’Institut Pasteur. D’ailleurs, Carrie Lam a signé avec l’Institut un projet d’accord qui ouvre des perspectives de coopération dans le domaine de l’immunologie.

Et la Tech ?

Bien sur, c’est l’autre volet dans lequel je crois que l’on peut faire des choses. Tout ce qui est recherche et développement (R&D), Tech. Nous avons la chance d’avoir beaucoup de jeunes Français qui ont monté leur start-up. Je me conçois, en fait, comme un lobbyiste, un publicitaire de la France. Un facilitateur.

Mon objectif est d’identifier par domaine un petit nombre de priorités très concrètes, sur lesquelles je voudrais vraiment avoir une obligation de résultat. J’aime bien fonctionner selon la logique des plans de bataille : on se fixe des objectifs stratégiques, et puis on fait un plan de bataille pour y parvenir.

Justement, Napoléon. Pourquoi et comment l’idée de faire une année Napoléon vous est venue ?

Elle m’est venue d’abord parce que j’ai constaté qu’il y avait un calendrier événementiel assez fourni au mois de novembre et au mois de mai. Je n’aime pas les trous. Je me suis donc dit, en bon fonctionnaire soucieux de la continuité du service public : qu’en est-il de janvier, février, etc. ?

J’ai donc cherché un projet me permettant de promouvoir la culture, l’économie, le tourisme dans mon pays. Je suis parti de cette citation de Victor Hugo: « Quand on est dans les ténèbres il faut allumer les dates comme on allume des flambeaux ». Et je me suis souvenu que 2019 correspondait au 250e anniversaire de la naissance de Napoléon.

Je vous rassure : je ne fais partie d’aucun lobby ou association napoléonienne. Je suis républicain ! Mais je suis agrégé d’histoire.

L’idée n’est pas de promouvoir la grandeur du régime ou des armées de Napoléon. Pour faire aimer la France à l’étranger, il faut des symboles simples et ne pas sombrer dans l’élitisme.

Mon objectif est que l’on parle de la France à Hong-Kong et à Macao. Que les Hongkongais et les Macanais aient envie de venir en France. Le tourisme, c’est 7 % de notre PIB. Qu’ils aient envie de consommer français, d’investir en France et d’acheter français. Et éventuellement qu’ils aient envie d’apprendre le français !

Je le répète : la mission principale d’un diplomate à l’étranger, c’est de bien vendre son pays. Il faut donc faire simple. Ce qui marche, c’est Louis XIV, Napoléon, Monet : les grands marqueurs de la culture française. Sous le bicorne de Napoléon, on pourra à la fois promouvoir les produits corses, la joaillerie française avec la place Vendôme dont la colonne a été érigée par l’Empereur ou encore l’art de vivre à la française et tous les arts de la table.

Je pense aussi promouvoir sous cette bannière nos projets en matière d’infrastructure et d’ingénierie. Les grandes écoles d’ingénieurs, même si elles sont souvent nées sous la Convention, se sont vraiment pérennisées sous l’Empire.

Vous l’aurez compris : Napoléon n’est qu’un prétexte.

Vous avez évoqué votre souhait de faire venir à Hong-Kong de grandes autorités françaises et même le président de la République qui s’est engagé à venir au moins une fois par an en Chine. Comment comptez-vous faire ? Avez-vous déjà engagé des discussions ?

Nous avons eu d’un côté deux visites de chefs de l’exécutif de Hong-Kong en deux ans en France et côté français, la dernière visite d’un ministre à Hong-Kong est celle de Matthias Fekl en 2016.

Or aujourd’hui, le dynamisme de la communauté française ici en fait une des toutes premières d’Asie, La contribution de cette communauté à la richesse et à la prospérité nationale, alors que Hong-Kong représente aujourd’hui le premier excédent commercial de la France, justifie pleinement une visite à haut niveau.

Une visite est toujours un catalyseur de projets, un accélérateur, avec des contrats, des accords, des projets à lancer. Je crois que tout le monde en est conscient à Paris.

Evidemment l’agenda du président de la République, du Premier ministre ou encore du ministre des Affaires étrangères, est tributaire des urgences de l’actualité nationale et internationale. Mais ma mission sera d’instiller dans l’esprit de mes interlocuteurs à Paris qu’une visite à haut niveau va être nécessaire.

Quel est votre message pour la communauté française de Hong-Kong et Macao ?

Je suis votre consul. Ma mission est de m’assurer que vous soyez en sécurité, que vous ayez les infrastructures dont vous avez besoin, et en particulier un excellent lycée français. Je suis aussi chargé d’être un facilitateur avec les autorités s’il y a des difficultés qui apparaissent. Mais les vrais ambassadeurs de la France, c’est vous !