Vole, vole !

Icare, s’approchant trop près du soleil, vit fondre la cire qui maintenait les ailes sur son corps, et …

Par Anne Suquet

 

A l’ombre de la tour de l’horloge, une silhouette, imposante, statique est figée là depuis bientôt près de 30 ans. The Flying Frenchman (“Le Français volant”), coulé dans le bronze, est une sorte de combattant solidement campé sur ses pieds. Le torse volontaire, forgé de ferrailles et de boulons, il n’a plus de bras droit et porte sur son flanc gauche une immense aile en partie brisée. Homme-oiseau nanti d’aile artificielle, premier aéronaute de l’espace, ou homme-papillon qui se brûle au soleil…c’est une sculpture monumentale réalisée par le sculpteur français, César. Offerte en 1992 par la Fondation Cartier à la ville de Hong-Kong, elle est installée depuis sur le parvis du Centre culturel à Tsim Sha Tsui.

Avec cette oeuvre, César fait une nouvelle démonstration d’un art nourri d’objets oubliés, abandonnés et récupérés dans les décharges de ferraille. Ses sculptures sont le fruit d’un important travail de soudure et d’assemblage de fragments ou d’éléments en métal, matériaux trouvés et sélectionnés, qui contraignent la forme. 

« Le Français Volant » a immédiatement suscité mon émotion lorsque je l’ai contemplé pour la première fois. Ne dit-on pas que toute véritable œuvre d’art, une fois engendrée, vole de ses propres ailes et n’appartient plus à son créateur ?

Icare ou l’éloge de l’humilité

Lors de sa visite à Hong-Kong en 1993, questionné par le magazine Paroles sur le sens de sa statue, César déclara sans ambiguïté : « C’est un symbole de liberté. Un Icare, en quelque sorte. » 

Alors, laissons-nous transporter par la sagesse des mythes, par les secrets de l’Olympe :

« N’oublie pas, Icare, que tu n’es pas un oiseau. Si tu descends trop bas, l’humidité de la mer alourdira tes ailes. Si tu montes trop haut, le soleil brûlera tes ailes. Vole entre les deux, Icare. » Mais, dans le ciel, Icare s’est pris pour un oiseau grâce à ses ailes fabriquées et, ce faisant, il a transgressé sa condition naturelle. 

Mais pourquoi Icare est-il donc allé si haut, alors qu’il avait été averti du danger ?

Ce mythe nous interpelle sur le désir humain de s’élever, d’aller toujours plus haut, du dépassement de soi tout en s’affranchissant des liens terrestres. 

Il est aussi un avertissement contre l’orgueil, l’ivresse de la découverte, de la volonté de puissance et de l’insouciance ainsi qu’un éloge de l’humilité. Selon son étymologie, être humble, c’est être proche de l’humus, la terre. Le mythe d’Icare prévient qu’il ne faut pas être totalement amnésique avec la nature, qu’il est nécessaire de se souvenir d’où l’on vient, de celle qui nous a faite. Penser que l’on est toujours en position d’apprendre, de progresser et de s’améliorer, c’est cela la vraie humilité.

Et si Icare n’était pas si orgueilleux qu’on le croyait ?

Lors de votre observation de cette sculpture, il ne vous échappera pas un détail étonnant : dans une niche sur le dos de la sculpture se trouve caché, un petit ange femme. Mon interprétation personnelle est la suivante : cet ange veille sur l’homme prêt à le soulever lorsque ses ailes n’arrivent plus à se rappeler comment voler. Cet ange serait en définitive la meilleure part de l’homme, capable de se relever et de rééquilibrer ses ailes. Niché dans l’aile de l’homme, ce petit ange est gardien de l’humanité. 

Souhaitons donc que 2021 soit une année d’humilité portée par l’ange de l’espérance qui vit en chacun d’entre nous !