Tradition et cueillette printanière au pays de l’esprit et du thé Pu’Er

Poumon vert de la Chine, le Yunnan Xishuangbanna est l’une des toutes dernières régions entièrement préservées de toute pollution. Un « royaume des plantes » qui abrite les forêts de théiers parmi les plus anciennes dont les feuilles entrent dans la composition du thé Pu’Er l’un des meilleurs thés au monde. Une Chine rurale et verdoyante, limitrophe de la Birmanie et du Laos où 200.000 hectares ont été classés en réserve naturelle par les autorités chinoises en 2010 grâce notamment à l’action du biologiste allemand Joseph Maargraf et son épouse Minguo- Li. Une histoire humaine à l’origine de la marque de beauté Cha Ling (voir T.U. N°74 mars 2016) qui commence dans cette région où la cueillette du thé de printemps est le moment fort de l’année pour la minorité Boulang.

Par Philippe Dova

Les premiers rayons du soleil percent à peine la brume matinale et dévoilent les contours de la montagne Jing Mai. Des jardins de théiers en terrasse sur les coteaux, des villages de chalets de bois aux tuiles bleues et au sommet, une forêt millénaire où depuis 1.800 ans, la minorité des Boulang cultive le thé de forêt Pu’Er. Ce thé est au Yunnan ce que la Romanée Conti est à la Bourgogne. En ces premiers jours du printemps, l’excitation qui règne dans les villages est comparable au premier jour de vendanges en France et pour les familles propriétaires de petites parcelles, cette première cueillette de printemps est l’objet d’un rituel séculaire : chants et prières à la mémoire des ancêtres au pied du plus vieil arbre de la plantation. Une cérémonie à laquelle Laurent Boillot et la petite équipe de la marque de beauté Cha Ling assistent depuis maintenant plusieurs années.

« Cha Ling c’est l’esprit du thé et en rencontrant ces familles qui nous ont gentiment prêté leurs parcelles, nous participons à cet événement du premier jour de la récolte. Ce qui est merveilleux c’est de voir le caractère sacré de cette cueillette. Nous venons de commencer par une prière devant un arbre âgé de 1.800 ans, c’est absolument magnifique et en même temps très émouvant » déclare le PDG de Guerlain. Si les théiers de forêts sont plusieurs fois centenaires, leur taille dépasse rarement quatre mètres de hauteur comme l’explique l’ethnobotaniste François Gérard, chargé du programme Cha Ling de restauration des anciennes forêts de théiers du Yunnan : « laissés dans la nature, ces arbres auraient atteint quarante à cinquante mètres de hauteur et domineraient aujourd’hui toute la canopée mais les récoltes, la domestication, le fait de prélever régulièrement les feuilles ont ralenti leur pousse. C’est un peu comme pour les bonzaïs, la plante va pousser plus lentement ce qui est opportun car les feuilles de thé sont plus faciles à récolter que sur un arbre de quarante mètres de hauteur ! ». Si la cueillette est plus facile, elle n’en est pas moins méticuleuse. Vêtus de leurs tenues traditionnelles aux couleurs chatoyantes, les ramasseurs sélectionnent les trois premières feuilles de chaque pousse, (les meilleures pour produire le meilleur thé Pu’Er) et chacun d’entre eux peut en récolter jusqu’à trente-cinq kilos par jour. Après la cueillette, les précieuses feuilles sont acheminées au village voisin. Après avoir séché quelques heures sur des plateaux en bambou, elle vont être aérées, brassées, chauffées au feu de bois à 60° dans un wok avant d’être roulées et pressées en galettes de 357 grammes chacune qui seront stockées dans des caves. Les opérations sont entièrement manuelles et ce processus de fermentation à froid permet au thé Pu’Er de se bonifier avec le temps.

A l’instar des grands crus classés des meilleurs vins, les sols et les conditions climatiques influent sur la qualité du millésime. Les millésimes les plus recherchés peuvent atteindre des prix astronomiques. Chaque année, l’avis de Monsieur Su Guo Wen, guide spirituel et « prince » de la communauté Bulang, la plus petite minorité en Chine, est très attendu par les villageois. Héritier des traditions, le chef de la communauté est parvenu à conserver et à remettre en vigueur après la révolution culturelle chinoise les traditions et le savoir faire des générations qui l’ont précédé. Avec une détermination particulière, il veille à ce que la forêt d’arbres à thé reste un jardin dans lequel chaque jeune théier est semé, taillé et cultivé (comme le serait un arbre dans un verger occidental tout en bénéficiant des soins prescrits par la sagesse chinoise) et consacre sa vie à la construction d’une école dans le village de Manjing, à l’écriture de l’histoire de la culture du thé chez les Bulang des origines à nos jours, à restaurer le temple de « Pa Ai Leng », Vénérable à l’origine de la découverte du thé, trois vœux formulés par son père au soir de sa vie. « Le goût du thé cette année sera meilleur que l’an dernier car il y a eu de la pluie assez tôt en janvier puis du soleil et à nouveau un peu de pluie au bon moment. Le thé sera je pense excellent » déclare le prince des Boulang. Pour lui l’engagement de Cha Ling aux côtés de la minorité Boulang est un acte concret et prometteur « je fais le vœux que cette nouvelle marque contribuera au rayonnement de notre culture dans le monde et à la préservation des thés de la forêt ajoute-t-il ». C’est d’ailleurs tout le pari humain et humaniste de la petite équipe de Cha Ling depuis bientôt cinq ans « l’étincelle première c’est un rêve écologique, alors oui nous allons nous concentrer sur cet ingrédient et aider également la région à déployer ce patrimoine. Le développement durable est le pilier de cette aventure, nous ne sommes pas là pour sauver le monde mais contribuer par une approche simple, généreuse et sincère » souligne Laurent Boillot. Une approche concrète, en parallèle de l’ouverture de son premier corner au Bon Marché à Paris et de sa première boutique à Ocean Terminal à Hong-Kong, Cha Ling développe un programme de restauration de forêts de théiers sur plusieurs dizaines d’hectares au centre des montagnes du Boulang, bien décidée à imprimer sa marque dans l’histoire des thés de l’humanité et des somptueux paysages embrumés des montagnes du Xichuangbanna.

Philippe DOVA

Editeur associé du magazine Trait d’Union, Philippe DOVA est également le correspondant de la radio RTL, du Groupe HIkari pour Hong Kong, Macao et le sud de la Chine, de TV5MONDE à Hong Kong, Macao et en Chine, du Bulletin Européen du Moniteur (Groupe Moniteur) en Asie. Il collabore régulièrement à la réalisation pour les chaînes de télévisions francophones d’émissions comme « Faut Pas Rêver », « Thalassa » (France 3), « Turbo » (M6), « Les Nouveaux Explorateurs » (Canal +), « TTC » (RTS)…