Synesthesia : deux artistes, deux médiums, une même scène
Trois cents mètres carrés. Des photographies d’un côté, des peintures de l’autre. Deux univers distincts, signés par deux artistes qui travaillent côte à côte depuis des années, et qui ont longtemps refusé d’exposer ensemble. Et pourtant, quelque chose relie ces œuvres. Quelque chose d’invisible, d’inconscient, de presque neurologique. Synesthesia, voilà le titre que Noriko, la galeriste de Wamono Art, a choisi pour réunir Yuki et Aki le temps d’une exposition à Hong Kong. Un mot qui dit tout, ou presque.
Par Inès Vollery

Paris, 1993 : le choix d’une génération
Yuki et Aki sont tous deux japonais, tous deux arrivés à Paris en 1993, la même année, comme par coïncidence. Yuki travaille la photographie. Aki a une pratique plus plurielle: peinture, dessin, photographie. Deux langages différents, deux sensibilités distinctes, mais un même ancrage géographique, et une même logique qui les a menés vers l’Europe plutôt que vers les États-Unis.
«Les États-Unis, c’est plus commercial», disent-ils. Paris représentait autre chose : un carrefour culturel entre l’Asie, l’Amérique et le monde, un endroit où les influences se concentrent. Tokyo, par contraste, leur semblait «trop loin du monde». Ce choix géographique est aussi un choix éthique: privilégier la richesse des échanges culturels sur la logique du marché. Aujourd’hui, leur travail se déploie en Europe, en Chine, en Corée, et les voilà tous les deux à Hong Kong, pour Synesthesia.
Wamono Art : une galerie sans frontières

C’est Noriko qui a initié ce projet. Wamono Art est une galerie résolument interdisciplinaire: photographie, peinture, vidéo, vêtements en bambou, peintures sur bois. Aucune hiérarchie entre les médias, aucune frontière entre les disciplines. «Pour l’expression artistique, il n’y a pas de différence», explique-t-elle. C’est dans cet esprit qu’elle a choisi de réunir Yuki et Aki, non pas parce que leurs travaux se ressemblent, mais parce qu’elle a perçu entre eux une résonance. Un dialogue inconscient que le public serait peut-être mieux placé qu’eux-mêmes pour identifier.
Deux artistes, un miroir involontaire
Yuki et Aki ont longtemps refusé d’exposer ensemble. Trop familier. Trop risqué. Ils ont résisté jusqu’en 2014, quand une première exposition commune les a réunis à Paris. Le titre: 1000 miroirs dans la forêt. Ce soir-là, des visiteurs ont commencé à pointer des liens entre les œuvres, pas de façon très claire, mais perceptibles. Une influence ici, un écho là. Comme si, à travailler dans le même espace depuis des années, leurs pratiques s’étaient lentement et inconsciemment alimentées l’une l’autre. Pas par imitation. Par osmose.
Pour Synesthesia, le décalage temporel est encore plus saisissant. Aki présente une œuvre achevée en mars 2025. Yuki expose un travail de 2012. Treize ans d’écart, et pourtant, quelque chose résonne. «On travaille côte à côte, pas exprès, mais inconsciemment, il y a un refoulement entre nos travaux», explique Yuki. Ils ne savent pas exactement ce que c’est. C’est au visiteur de le trouver.
Synesthésie : voir le rouge en entendant le chiffre trois

La synesthésie est un phénomène neurologique rare: certaines personnes perçoivent involontairement une sensation dans un sens lorsqu’un autre est stimulé. Voir le chiffre 3 et ressentir la couleur rouge. Entendre une note et voir une forme. Les frontières entre les perceptions s’effacent.
C’est Noriko qui a choisi ce mot comme titre, et il dit, mieux que n’importe quelle description, ce qui se passe dans cette exposition: deux pratiques non conçues pour se répondre, qui créent pourtant, une fois réunies, quelque chose d’inattendu. Comme si les œuvres de Yuki et d’Aki activaient chez le spectateur des connexions qu’il n’aurait pas anticipées, entre photographie et peinture, entre 2012 et 2025, entre Paris et Hong Kong.
Hong Kong, La ville des regards libres
Hong Kong est, pour les deux artistes, une ville idéale pour ce type d’exposition. Multiculturelle, ouverte, habituée à naviguer entre plusieurs langues et plusieurs histoires simultanément. «Les gens arrivent avec des idées vraiment variées», dit Yuki. C’est précisément ce dont l’exposition a besoin: des visiteurs qui n’arrivent pas avec une seule grille de lecture, mais avec une liberté de regard. Une ville qui, comme l’exposition elle-même, refuse de choisir une seule identité.
Pas un message, une question

Les deux artistes s’accordent sur un point fondamental: l’art n’est pas un message. «Si on veut délivrer un message, il y a d’autres façons de le faire», dit Yuki. L’art est quelque chose d’ouvert, sans paroles, il suffit de passer la porte et d’aller au plus loin. Mais si ce n’est pas un message, c’est quoi? Aki répond sans hésiter: «Une question.» L’œuvre comme texte à plusieurs entrées, que chaque visiteur lit avec sa propre histoire, ses propres sens.
Trois cents mètres carrés. Une photographie de 2012 face à une peinture de 2025. Deux artistes qui ne savaient pas encore, en créant leurs œuvres, qu’elles se répondraient un jour dans une galerie de Hong Kong. Peut-être que le visiteur, lui, le verra. Peut-être qu’il entendra le rouge.
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Exposition dans le cadre du French May Art Festival 2026
Synesthesia, Aki Lumi x Yuki Onodera – Jusqu’au 25 juillet
Wamono Art, Unit A, 10/F, Derrick Industrial Building,
49 Wong Chuk Hang Road, Wong Chuk Hang Hong Kong
Information : https://www.frenchmay.com/en/programmes/photography/synesthesia/

