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Quand le cinéma français s’invite à Hong Kong

Nous recevons Gérard Jugnot à l’occasion du 54e Festival du film français de Hong Kong, organisé par l’Alliance française jusqu’au 11 décembre. Figure emblématique du cinéma français – acteur, réalisateur et scénariste –, il est à Hong Kong pour la première mondiale de son film Les Enfants de la Résistance. Ce long-métrage, comme tant d’autres dans sa carrière, illustre son engagement pour des histoires qui touchent le cœur et l’esprit. 

Propos recueillis par Catya Martin

Un retour à Hong Kong entre nostalgie et découverte

Que représente pour vous ce moment à Hong Kong devant un public international ?

Je suis déjà venu à Hong Kong il y a très longtemps, invité par l’Alliance française. Je me souviens d’un souvenir très fort : l’ancien aéroport de Kai Tak, où il fallait littéralement viser une croix pour atterrir. C’était insensé, comme un manège de Disneyland ! Depuis, je n’y suis pas retourné, surtout depuis la rétrocession de l’île à la Chine. Je suis donc très curieux de redécouvrir cette ville et de voir comment elle a évolué. Ce qui m’intéresse, c’est de m’imprégner des lieux, des images, des rencontres, car tout cela nourrit mon imagination et m’inspire de nouvelles idées.

Ce festival est d’autant plus spécial que nous y présentons Les Enfants de la Résistance, un film adapté d’une bande dessinée à succès. Ce projet, réalisé par Christophe Barratier, est assez pédagogique. Il rappelle des souvenirs douloureux, mais nécessaires. Comme le disait Sacha Guitry : « Quand on interroge le passé, il répond présent. » Il est crucial de transmettre ces histoires aux jeunes générations, même si le film reste avant tout un divertissement. La fin est poignante, mais il était important de le faire. Conduire sans rétroviseur, c’est dangereux !

Adapter une bande dessinée : entre fidélité et liberté créative

Comment avez-vous abordé ce projet adapté d’une bande dessinée ? Quels défis ou libertés cette adaptation vous a-t-elle offerts ?

Ce qui est fascinant avec Christophe Barratier, c’est sa capacité à diriger les enfants. Il a déjà prouvé ce talent avec Les Choristes et La Nouvelle Guerre des boutons. Dans Les Enfants de la Résistance, les jeunes acteurs sont les véritables stars. Christophe a su rassembler une distribution éclectique : Artus, qui est en train de devenir une figure incontournable du cinéma français, Pierre Deladonchamps, spécialiste des films d’auteur, Julien Arruti, Nina Filbrandt, et moi-même. Ce mélange fonctionne très bien, et c’est ce que j’apprécie chez lui.

Nous partageons une passion commune pour le cinéma des années 1930 aux années 1970, une époque où les dialogues étaient rois et où les acteurs avaient une présence excentrique. Les Choristes était d’ailleurs un remake de La Cage aux rossignols (1945), avec Noël-Noël dans le rôle principal – un acteur magnifique, malheureusement un peu oublié aujourd’hui.

Quand Christophe m’a proposé ce rôle, j’ai tout de suite accepté. Nous avons une relation de confiance depuis son premier film, et c’est toujours un plaisir de travailler avec lui. Cette confiance mutuelle rend les tournages fluides et agréables. D’ailleurs, cette collaboration rappelle celle que j’ai eue avec Philippe Lacheau sur Babysitting et Alibi.com 2. C’est cette amitié et cette complicité qui me plaisent tant dans ce métier.

L’instinct et le plaisir au cœur de ses choix de rôles

Vous incarnez souvent des personnages charismatiques et engagés. Y a-t-il un fil conducteur dans les rôles que vous choisissez, ou est-ce l’instinct qui vous guide ?

Tout est une question d’instinct. Je me demande d’abord si l’histoire me plaît, si le réalisateur et les partenaires me donnent envie de m’investir. Le plus important, c’est de prendre du plaisir. On me propose des rôles variés, et je me dis simplement : « Pourquoi pas ? » ou « Non, merci. »

Ces dernières années, j’ai joué des personnages très différents : un rabbin, un marabout marocain dans Ali Baba, et maintenant un curé – c’est mon deuxième rôle de prêtre ! J’ai même incarné un archevêque. (Rires) C’est comme quand j’étais enfant et que j’avais des panoplies de chevalier, de flic ou de cosmonaute. À mon âge, continuer à jouer et à me costumer, c’est un vrai bonheur. Parfois, je me demande si je ne ferais pas mieux de prendre ma retraite dans une résidence senior pour jouer au Scrabble… Mais non ! Je préfère une retraite active, remplie de projets stimulants.

D’ailleurs, je n’ai jamais autant travaillé qu’aujourd’hui, et toujours avec autant de plaisir. Le trac est derrière moi, même s’il subsiste une petite pointe d’appréhension. Après toutes ces années, on m’accepte pour ce que je suis, avec mon expérience et mes défauts.

Les Choristes : un héritage qui traverse les générations

Les Choristes, qui sera également projeté lors du festival, a marqué toute une génération. Quel regard portez-vous sur ce succès, près de 20 ans après sa sortie ?

Ce qui me touche le plus, c’est que ce film continue de vivre à travers les nouvelles générations. Les parents le font découvrir à leurs enfants, qui n’étaient même pas nés à l’époque du tournage. Ce fut un moment exceptionnel dans ma carrière, et cela a créé un lien très fort avec Christophe Barratier.

Nous avons eu la chance de vivre une aventure incroyable : le film a dépassé les frontières françaises, a été projeté en Espagne, à Shanghai, et même aux Oscars. Nous en sommes revenus sans statuette, mais avec un souvenir inoubliable : entendre Beyoncé chanter Vois sur ton chemin était magique. Ces moments-là, on ne les oublie pas. Même Faubourg 36, un film plus ambitieux mais moins réussi commercialement, a renforcé notre complicité.

Les réalisateurs qui l’ont marqué

Vous avez travaillé avec de nombreux réalisateurs. Y en a-t-il un qui vous a particulièrement influencé ?

Chaque metteur en scène m’a appris quelque chose. Georges Lautner, par exemple, était un artisan modeste mais extrêmement compétent. Il a réalisé Les Tontons flingueurs, un classique ! Il ne se prenait pas pour un artiste, mais maîtrisait parfaitement son métier. Son approche, à la fois douce et humoristique, m’a beaucoup marqué.

J’ai aussi adoré travailler avec Bertrand Tavernier, Jean-Marie Poiré – un maître du burlesque –, et Patrice Leconte, avec qui j’ai tourné Tandem, l’un de mes plus beaux films. C’est d’ailleurs ce film qui m’a donné envie de passer à la réalisation.

J’ai appris en observant, en écrivant avec mes amis du Splendid. Nous avons vécu une époque formidable où le « nous » primait sur le « je ». Comme le disait Michel Blanc : « Nous sommes comme les pièces d’un puzzle. Aucune ne se ressemble, mais quand elles s’emboîtent, c’est parfait. » J’ai eu la chance de croiser des réalisateurs de tous âges, et je ne me suis jamais ennuyé.

Le cinéma français face aux plateformes et à la mondialisation

Ce festival célèbre les 130 ans du cinéma français. Quel est, selon vous, son rôle aujourd’hui face à l’essor des plateformes numériques et à la mondialisation ?

Le cinéma français ne va pas si mal, même si les chiffres de fréquentation ne sont pas toujours au rendez-vous cette année. Il n’y a pas de crise du cinéma, mais des crises de films. Quand un projet comme Un petit truc en plus d’Artus ou Y a pas de réseau de Maxime Gasteuil marche, cela prouve que le public est toujours là. Les plateformes offrent de nouvelles opportunités, mais les salles restent essentielles pour vivre une expérience collective et immersive.

Je suis heureux que des films comme Les Choristes ou Monsieur Batignole soient encore projetés. Ce sont des « films de garde », comme un bon vin : ils vieillissent bien. Je préfère cela à une carrière où l’on répète toujours la même recette. Beaucoup de chefs-d’œuvre récompensés sont tombés dans l’oubli, alors que des comédies populaires continuent de plaire.

Vous avez rencontré un public hongkongais. Qu’attendiez-vous de cette rencontre ?

Gérard Jugnot : Je viens sans attente particulière, comme une éponge prête à tout absorber. Grâce au cinéma, j’ai pu apporter un petit morceau de France ici. Je suis touché que des films comme Les Choristes ou Monsieur Batignole soient rediffusés sur grand écran. Ces œuvres ne sont pas toujours accessibles dans les salles, alors les voir revivre lors d’un festival, c’est une belle récompense.

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Pour plus d’informations sur le 54e Festival du film français de Hong Kong : Site officiel du festival