Objectif : zéro déchet

Originaire d’Avignon, Bea Johnson est arrivée aux Etats-Unis en 1992 comme jeune fille au pair. Décidé à faire carrière dans la mode, cette mère de deux enfants a vécu au rythme du rêve américain où la consommation fait partie intégrante du quotidien. C’est en 2008, victime comme un grand nombre d’américains de la crise économique, qu’elle va changer son mode de vie, contrainte de déménager dans un appartement plus petit. Là, elle commence alors à s’engager dans le zéro déchet, zéro gaspillage. Auteure du livre « Zero Waste Home: The Ultimate Guide to Simplifying Your Life by Reducing Your Waste », cette « prêtresse de la vie sans déchet », comme la surnomme le New York Times, s’engage dans un mode de vie minimaliste réduisant ses déchets de 240 litres par semaine à moins de un litre par an. Devenue une référence, voire une icône, dans le monde, elle enchaîne les conférences allant même jusqu’à prononcer un discours au siège de l’ONU en 2016 sur le sujet.

Présente à Hong-Kong le 8 janvier dernier où elle était l’invitée de la startup NO !W No Waste pour une conférence au Mandarin Oriental, la militante d’un monde sans déchet a accepté de répondre à nos questions.

Propos recueillis par Isabelle Chabrat (avec Catya Martin)

 

Trait-d’Union : Quel a été l’élément déclencheur de votre démarche ?

Bea Johnson : En 2006 nous avons décidé de déménager d’une grande maison située en banlieue dortoir pour vivre dans un centre-ville et avoir école, cinéma, bibliothèque, restaurant, épicerie, etc. à proximité, c’est à dire à quelques minutes à pied ou à vélo de chez nous.

Avant de trouver la maison idéale, nous avons loué un petit appartement pendant un an. Nous avons emménagé avec le minimum d’affaires et stocké le reste dans un garde-meuble. Nous avons alors appris que vivre avec moins nous permettait de vivre plus : nous avions tout à coup plus de temps pour la détente en famille, se promener, aller à la plage, faire des pique-niques, etc.

Par la suite, nous avons donc acheté une maison deux fois plus petite que la précédente et nous sommes désencombrés de 80% de nos biens matériels. En parallèle, nous nous sommes intéressés aux questions environnementales. Ce que nous avons découvert nous a fortement attristé en pensant au futur que nous allions léguer à nos enfants. Cela nous a motivés pour changer notre façon de vivre. 

 

Combien d’années avez-vous mis pour arriver à faire tenir les déchets annuels de votre famille dans un petit pot ?

Lorsqu’on s’est lancé, il n’existait pas de guide pratique pour adopter un mode de vie zéro déchet (raison pour laquelle j’ai voulu partager mon savoir-faire dans mon livre Zéro Déchet). Il a fallu y aller à tâtons, en testant tout un tas d’alternatives. Cela nous a pris deux  ans pour trouver un système fonctionnant pour notre famille et nos habitudes. C’est ce même système que nous utilisons aujourd’hui. 

 

La Californie où vous vivez a plusieurs longueurs d’avance sur d’autres territoires ou pays. 

A Hong-Kong par exemple, rares sont les marchés en vrac pour les produits secs, l’agriculture locale reste peu développée et les produits alimentaires sont largement importés – et sur-emballés, le recyclage est plus difficile compte tenu de la densité de population et de la verticalité urbaine… autant de frustrations pour ceux qui voudraient se lancer sur vos traces. Quels conseils leur donneriez-vous ?

Le zéro déchet n’est pas aussi compliqué que ce que l’on pourrait penser. Pour réussir, il suffit d’appliquer les cinq règles suivantes, par ordre d’importance :

1- Refuser le superflu (courriers, petits cadeaux gratuits …)

2- Réduire le nécessaire (meubles, habits…)

3- Réutiliser en remplaçant tout produit jetable par un équivalent réutilisable et en achetant d’occasion.

4- Recycler ce qu’on ne peut pas refuser, réduire ou réutiliser (il reste donc très peu de matériaux à recycler)

5- Composter le reste (détritus organiques)

 

Les trois premières règles sont les plus importantes, car elles permettent la prévention des déchets, et elles sont applicables partout dans le monde ! Le vrac et le recyclage ne représentent donc qu’une partie du mode de vie zéro déchet.

Il revient à chacun de discerner le potentiel «zero déchet» de sa région et de l’exploiter au maximum. C’est ce que nous avons fait en Californie, c’est ce que nous faisons quand nous voyageons.

Pour connaitre les emplacements de vrac dans votre région ou ailleurs dans le monde, vous pouvez aussi consulter notre localisateur de vrac: https://zerowastehome.com/app/

 

Refuser : en dehors des produits de consommation courante, quelle est votre position sur les grands facteurs de pollution suivants : utilisation de la voiture ou de l’avion, consommation électrique, consommation de viande bovine ?

Nous appliquons les cinq règles à tout aspect de notre vie. Pour les facteurs que vous mentionnez, nous réduisons donc ceux que nous ne pouvons refuser.   

 

Réduire : comment votre famille a-t-elle accepté cette réduction dans la vie quotidienne ?

Cela faisait déjà des mois que je travaillais sur la réduction de nos déchets et que nous avions un garde-manger sans emballage, mes enfants ne s’en étaient même pas aperçus ! Les enfants ont des besoins simples. Si ces besoins sont assouvis, ils sont heureux : un bon petit déjeuner le matin, un goûter qui les attend à la maison en rentrant de l’école. Mes enfants ont aujourd’hui vécu plus longtemps sans déchet qu’avec…

« Zéro déchet » fait complètement partie de notre quotidien et pour eux, c’est donc la norme.  Ils sont conscients de la qualité de vie que nous offre le zéro déchet car notre vie est maintenant basée sur les expériences et non plus les biens matériels. Elle n’est plus axée sur «avoir», elle l’est aujourd’hui sur «être».

Mon mari n’était pas convaincu au départ et craignait que ce mode de vie ne coûte plus cher. Je l’ai donc encouragé à comparer les relevés de banque : il s’est aperçu que nous faisions 40% d’économies. Cela est dû au fait que :

– nous consommons beaucoup moins qu’avant (pas d’accroissement du nombre de biens matériels- nous avons juste ce qu’il nous faut et nous nous y tenons)

– nous achetons d’occasion

– nous avons remplacé ce qui est jetable par des produits réutilisables,

– nous achetons notre nourriture en vrac.  Savez-vous que pour chaque produit emballé acheté, 15% du prix couvre le coût de l’emballage? Cela signifie qu’en éliminant les emballages, on économise d’emblée 15%. Toutes ces économies nous ont même permis d’installer du solaire sur notre toit et de nous offrir des aventures familiales…

 

Réutiliser : avez-vous quelques exemples symboliques ou amusants d’objets réutilisés ?

Il existe une alternative réutilisable à tout produit jetable sur le marché. Celui qui peut surprendre, c’est le préservatif lavable 😉 

 

 

Recycler : pour certains produits comme les vêtements et les livres, cela vous permet-il de développer des réseaux d’entraide envers les plus démunis ?

Pour moi, faire don de vêtements n’est pas recycler, mais réutiliser. Beaucoup confondent les deux. Mais en effet, se désencombrer et adopter un mode de vie simple, c’est faire profiter sa communauté de ce dont vous n’avez pas besoin.  

 

Composter : proposez-vous des actions aux acteurs de la restauration pour éviter le gaspillage alimentaire et encourager le compostage a plus grande échelle ?

J’encourage ma ville à l’adopter, tout comme les personnes que mon mode de vie inspire le font. De fait, beaucoup de villes à travers le monde s’y mettent : j’ai trouvé des réceptacles de compost sur des plages au Mexique !

 

Quels bénéfices tirez-vous de cette vie Zéro déchet ?

Nous avons démarré ce mode de vie pour l’aspect environnemental mais aujourd’hui il va bien au-delà, ce sont ses bienfaits (meilleure santé, gain de temps et économies d’argent) qui nous motivent. 

Contrairement à ce que beaucoup de personnes pensent, ce mode de vie ne nous prive pas, mais au contraire enrichit notre vie. 

 

Quels sont vos projets futurs ?

Ma vocation étant de casser les aprioris liés à ce mode de vie et de le diffuser au maximum, donc j’organise des tournées à travers le monde. En 2018, j’ai prévu d’aller en Afrique, en Europe, aux Etats Unis, et aux Antilles. Des projets en Amérique du Sud et en Australie prennent forme. Pour vous donner une idée de l’impact que ces conférences ont : en mai, j’en ai donné une à Cape Town en Afrique du Sud, et depuis trois magasins de vrac y sont ouverts. Une autre à Dublin en Irlande en mars, et depuis, cinq magasins de vrac y ont aussi ouvert!

 

Crédit photo : Cristovão@Exposed-Image