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L’IA ne pleurera jamais une rose

À l’occasion du Festival international des auteurs francophones à Kuala Lumpur, organisé dans le cadre du Mois de la Francophonie, Fabienne Caparros est intervenue avec une conférence au titre évocateur : « IA, dessine-moi un mouton ». Inspirée du Petit Prince, sa réflexion explore la place de l’intelligence artificielle dans la création littéraire.

Propos recueillis par Catya Martin

Pourquoi avoir choisi ce titre inspiré du Petit Prince ?

Fabienne Caparros : Il me fallait un titre universel et intemporel, capable de parler à tout le monde. Mon objectif était de démystifier l’intelligence artificielle avec un discours accessible et sensible.
Les enseignements du Petit Prince sont multiples. C’est un texte profondément humain, riche d’interprétations. J’y ai vu une métaphore idéale pour expliquer comment s’approprier l’IA, comment l’utiliser — et même comment en faire un allié. Le titre s’est imposé naturellement : « IA, dessine-moi un mouton ».

Vous dites que l’IA peut analyser Le Petit Prince, mais qu’elle ne peut pas pleurer la mort d’une rose. Où se situe la frontière entre ce que l’IA peut faire et ce qui reste profondément humain ?

Il faut d’abord comprendre que l’IA n’est pas une conscience. Son mécanisme de production est fondamentalement différent de la création humaine.
Un auteur écrit à partir de son vécu, de ses émotions, de ses expériences. Imaginez une IA qui aurait lu tous les textes sur le désert, qui en connaîtrait chaque mot, chaque nuance… mais qui n’aurait jamais posé le pied dans le sable, jamais ressenti la soif, jamais eu peur de mourir sous le soleil brûlant. Elle peut décrire, mais elle ne peut pas éprouver.
C’est là toute la différence.

Vous citez aussi Saint-Exupéry : « L’essentiel est invisible pour les yeux ». En quoi cette phrase résume-t-elle votre vision de l’IA en écriture ?

Parce qu’un livre, ce n’est pas seulement un assemblage de mots. C’est une circulation d’émotions entre l’auteur et le lecteur. Ce sont des intentions, conscientes ou inconscientes, qui traversent le texte.
L’IA ne possède pas ces circuits émotionnels. Elle ne ressent pas la nécessité d’écrire. Or, tout auteur écrit parce qu’il en éprouve le besoin. Cette nécessité intérieure est invisible, mais elle se ressent.
Quand je dis que l’IA ne fera jamais pleurer une rose, c’est parce qu’elle n’en aura jamais l’idée par elle-même. Elle n’écrit pas par urgence intérieure. Elle répond à une demande.
L’invisible, c’est cette part humaine qui touche le lecteur. Et cela, aucune machine ne peut le reproduire.

Vous évoquez la métaphore du renard : apprivoiser l’IA. Quel conseil donneriez-vous aux auteurs ?

Dans la scène du renard, il y a trois enseignements essentiels.
D’abord, le rituel.
Le renard explique qu’il faut s’asseoir chaque jour un peu plus près. Avec l’IA, c’est pareil. Plus vous interagissez avec elle, plus vous affinez vos demandes, plus elle comprend votre style, vos intentions. Une relation se construit dans le temps.
Ensuite, la responsabilité.
« Tu deviens responsable pour toujours de ce que tu as apprivoisé. »
Si vous utilisez l’IA, vous êtes responsable de ce qu’elle produit. Vous devez vérifier, décider, assumer.
Enfin, l’unicité.
L’IA est accessible à tous. Mais la relation que vous construisez avec elle peut être unique. Tout dépend de la manière dont vous l’interrogez.

Vous parlez de “l’art du prompt”. Pourquoi est-ce si central ?

Parce que le prompt représente 80 % du travail.
Si le résultat ne vous satisfait pas, ce n’est pas forcément que l’IA est défaillante, c’est souvent que la demande manque de précision. La qualité du prompt conditionne la qualité du résultat.
L’IA peut servir au brainstorming, à la correction, à l’amélioration stylistique. Mais sans indications précises, le résultat restera médiocre.
Maîtriser l’art du prompt devient une compétence essentielle pour les écrivains.

Vous évoquez quatre scénarios pour le futur du livre : augmenté, personnalisé, collaboratif, génératif. Lequel vous semble le plus probable ?

Ils sont tous plausibles. L’IA décuple les possibilités techniques et créatives.
Personnellement, je suis fascinée par le livre collaboratif : un ouvrage où les chapitres pairs seraient écrits par un humain et les impairs par une IA, dans une transparence totale. Ce serait un nouveau genre littéraire, hybride, assumé.
On peut aussi imaginer des livres personnalisés : un thriller qui s’adapte à la sensibilité du lecteur — plus psychologique pour l’un, plus orienté action pour l’autre. Mais cela soulève des questions philosophiques passionnantes : est-ce encore le même livre ? Qui en est l’auteur ? L’IA ouvre autant de perspectives créatives que de débats éthiques.

On parle parfois de “fast-food littéraire” face à une “gastronomie du livre”. Comment éviter une standardisation de la littérature ?

Je pense que deux marchés coexistent déjà : le marché de masse et le marché de qualité.
En tant qu’auteur comme en tant que lecteur, il faut se poser une question simple : voulez-vous consommer ou déguster ?
Plus la production IA augmente, plus la création humaine prend de la valeur. On voit émerger des contre-mouvements : libraires revendiquant une sélection « humaine », développement des biographies d’auteurs pour renforcer l’authenticité.
En novembre 2025, la plus ancienne association d’auteurs américaine a lancé un label « 100 % Human Authored ». Ce type d’initiative montre que la création humaine reste une valeur forte.

Comment le public du festival a-t-il réagi ?

Il y a une grande méfiance chez les auteurs. Selon des chiffres récents du Syndicat national de l’édition, 60 % des auteurs expriment une crainte vis-à-vis de l’IA. Pourtant, 40 % des maisons d’édition l’utilisent déjà dans leurs processus.
Mon objectif était de dédramatiser et de replacer l’écrivain au centre : au début et à la fin de la création.
Le danger n’est pas l’outil. Le danger, c’est la paresse intellectuelle — déléguer entièrement la création à la machine. L’IA doit rester un outil maîtrisé, pas un substitut.

En conclusion : si l’IA peut dessiner un mouton, que reste-t-il à l’humain ?

Je terminerai avec la boîte du Petit Prince.
Lors de ma conférence, j’ai demandé à une IA de dessiner un mouton. Elle m’a répondu… en dessinant une boîte, exactement comme Saint-Exupéry.
Le résultat est similaire. Mais d’un côté, nous avons un livre lu depuis 85 ans, traversant les générations et les cultures. De l’autre, une réponse algorithmique en quelques lignes.
La boîte est la même.
Mais d’un côté il y a la magie.
De l’autre, un calcul.
L’avenir appartient aux écrivains. Toujours.